Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. La conversation s'était épuisée sur un plat de Delft, pendu au mur. Ce repas, avalé au grand galop comme dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré tout interminable. Quand il s'acheva pourtant, Cyprien, de plus en plus froissé par l'inattention persistante de Berthe, parvint à reprendre le dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, et les coudes sur la table, il se tourna du côté d'André, et tous deux balayant d'un commun accord l'amas des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe, causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient de joyeuses anecdotes, riaient franchement, sans plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il était temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche, moitié plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, je pense, rappeler à mon mari les aventures de sa vie de garçon?

Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent le silence pendant quelques minutes. André se dominait, résolu à ne pas aggraver encore par des disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il voulut réagir, tenta de lancer une fusée; l'atmosphère était trop saturée d'ennui, elle ne prit pas. Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt, des réchauds en ruolz placés sur la table. André saisit l'occasion, entama une inutile discussion sur la valeur de l'alfénide et du maillechort; ses paroles, tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il essaya d'être jovial:

—Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, hein? et, s'adressant à sa femme, il ajouta cette plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de surveiller Cyprien quand il partira.

Elle répondit avec un beau calme:

—Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est ton ami, puisque c'est toi qui l'amène.

Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement. Le dessert fut vite expédié.—Cyprien tendit la main vers une assiette de brugnons, Berthe feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour faire enlever les plats et apporter le café. Tous les deux espéraient qu'elle allait les laisser seuls. Elle ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac ne la gênait point et elle s'accouda, les yeux au plafond, paraissant ignorer qu'André cherchait des allumettes, que le peintre se démanchait le bras à vouloir atteindre une bouteille de rhum.

—Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit André.—Berthe, donne-nous donc une bouteille; elle doit être là, dans le bas du buffet, sur la deuxième planche.

Elle se leva de mauvaise grâce.

—Je n'en vois pas, dit-elle.

—Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là, tiens, derrière le cognac.