Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent, c'était de l'eau-de-vie de marc.

Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie et si quinteuse que Cyprien dut s'écrier:

—Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas cette peine.

Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il avait pris, là où il le désignait, un flacon de kirsch. Ils en burent un petit verre, puis Cyprien s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son attitude impassible, n'eut même pas la politesse de le retenir et il quitta la place, harassé et le ventre vide.

Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible; André secoua sa femme d'une rude façon; elle adopta le parti des syncopes et des larmes. Il finit par demeurer penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa sa femme, l'embrassa, lui adressa presque des excuses.

A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua.

Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir traitée comme une enfant qui est malheureusement trop grande pour qu'on la puisse encore fouetter; elle avait cependant touché ce but si ardemment poursuivi par les jeunes mariées: flanquer à la porte de chez elles, les amis de l'homme qu'elles ont épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André avait mise dans ses reproches, la révoltait, puis, il avait eu de même que tous les gens faibles, la bêtise de laisser voir qu'une fois la semonce donnée, il la regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté était ébranlable, que cette lucidité d'observation si périlleuse d'abord, commençait à se brouiller; elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait maintenant à le détester.

Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue qu'elle avait commis une sottise en l'épousant. Après avoir manqué des mariages avantageux, elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés autour d'elle dans les rares salons où son oncle acceptait de la mener, elle aurait pu découvrir un prétendant plus mondain, plus riche. De retour chez elle, après les sueurs mal séchées des valses, elle songeait aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait qu'elle aurait été plus heureuse avec l'un d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient des positions honorables, pouvaient, en travaillant, augmenter leur avoir, rendre l'existence de leur femme plus large. André s'occupait de littérature, une position méprisée par toutes les familles qu'elle connaissait, une position qui consistait à tourner ses pouces et à écrire la valeur de deux lettres par jour. Du reste, il ne pouvait avoir du talent, puisque le peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient point.

Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à lui, elle était la plus malheureuse des femmes, et, elle s'apitoyait avec des rages sourdes sur son sort, regardait pendant de longues soirées, son mari travailler des phrases. Elle haussait les épaules à la vue de ses hésitations, de sa manière furieuse de mâcher son porte-plume, de ses ratures de lignes entières, de ses surcharges encore biffées, de ses renvois barrés de lignes d'encre; elle finissait par s'impatienter de son silence obstiné, de ses grognements de dépit, et elle l'interrompait par des observations de ce genre: prends donc garde, tu vas tacher avec ta plume le tapis de la table.

Il lui semblait que si elle avait appris un métier, elle l'aurait exécuté sans des tâtonnements pareils. Elle ne croyait pas qu'il fût plus difficile de mettre des mots en place que de remplir de points de laine le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre son mari qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait qu'il était en veine de travail, s'attelait rageusement à un chapitre, s'arrêtait, incertain, rêvassait pendant des heures, se frottait radieusement les mains. Un jour, elle lui dit: