—Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin! Je ne peux pourtant pas m'empêtrer d'une femme!
Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La honte d'avoir été éconduite ainsi dominait toutes ses pensées. Son mépris pour cet homme dépassait le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait chez son mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! Elle rentra, vit qu'André avait emporté sa malle, comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle s'affaissa, exténuée, dans un fauteuil; son angoisse même sombra. Elle n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le bourdonnement qui lui emplissait la tête, il lui semblait seulement distinguer au loin un glas furieux sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables deuils! Une sorte de lueur traversa soudain le brouillard de ses idées; l'ordure lui parut monter plus haut sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis elle retomba sur son siège, les dents sèches, le regard naufragé, l'air fou.
Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée et craignant, malgré les assurances de son mari, qu'elle ne fût sérieusement malade, madame Désableau arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée, par cette raideur cassée, par ces sursauts et par ces râles; elle la supplia de lui répondre, lui demanda où était André, courut au travers des pièces à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit au désordre de l'appartement, à la porte d'entrée laissée ouverte, qu'une rafale de malheur s'était ruée sur cette maison et l'avait culbutée de fond en comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses bras, saisit dans les phrases décousues qu'elle lui arrachait qu'André s'était enfui; alors, elle l'enroula dans une couverture et l'emporta en un fiacre chez elle.
Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer. Désableau bouleversé, s'écria «malheureuse!» puis, sa fureur fit volte-face et s'abattit sur André. C'était un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines, il n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais comme à la moindre allusion à son mariage, Berthe avait des ébranlements nerveux, des crises qui la jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à son oncle de se taire; il se promit seulement, le jour où elle serait rétablie, d'épancher sa bile.
Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la calma. Elle s'abandonnait, se pelotonnant sur une chaise, s'y attiédissant, des heures entières; insensiblement, elle s'aveulissait, ne désirait plus qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur, qu'on lui permît comme à un animal qui souffre, de lécher sa plaie, là, dans le coin où elle s'était mise.
Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie et comme réduite, elle avait des douceurs de convalescente, des sagesses de petite fille; elle acceptait avec bonheur maintenant la monotonie des soirées de famille, l'invariable bercement des conversations qui s'échangeaient, autour d'elle, pour ne rien dire.
Le soir, où assis dans la salle à manger autour de la table sous la suspension, ils étaient tous assemblés, la mère tailladant de l'étoffe, la fille peinturlurant une image, le père sirotant sa tasse de café et combinant des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au feu, sur un fait divers, madame Désableau qui achevait de faufiler la bâtisse du corsage, appela sa fille.
—Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle lui enfila une casaque, piquée sur une doublure grise, sans manches, cousue à grands traits.
—Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.
Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec précision, elle pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles. Puis, en la prenant par les deux épaules, elle fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux pans de la doublure, les assujettissait par une épingle, plissait avec le plat de la main l'étoffe qui tombait droite, la forçant de suivre les contours de la poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée, elle modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait sur les endroits dévolus pour les boutonnières.