Madame Désableau avait la bouche remplie par les épingles qu'elle retirait de sa tignasse. Elle se borna à lever les yeux au ciel comme pour implorer elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée se brisa sur le rebord du bec, fignolant par saccades, crachant des postillons d'huile contre le verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau se rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre pièce, la souffla, revint précipitamment se blottir, toute grelottante, contre son mari.

Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos des mèches éventées, les apostrophes menaçantes pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui se déplaçaient sous les couvertures s'immobilisèrent, les oreillers replièrent leurs cornes. L'on n'entendit plus que le tic-tac régulier de la pendule, l'imperceptible galop d'une montre; puis, léger comme une brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement monta, soutint quelque temps, dans le silence de la pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à peu, expira en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple.

V

André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé dans son nouveau logement. Après les courses furibondes aux quatre coins de Paris pour acheter les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses du déménagement effectué comme d'habitude par des maçons au trois quarts ivres, les difficultés à caser les meubles sans contrarier le jeu des fenêtres et des portes, les batailles contre la brique des murs qui repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches, à quatre pattes, dans le tas des volumes vidés en bloc sur le parquet, André, avec l'aide de Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur. Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant des journées entières, décraquelait ses faïences avec de l'eau de javelle, ravivait avec les feuilles restées au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis, rêvait à des améliorations de confortable, à de nouveaux achats de bric-à-brac et de livres.

Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement en ordre; les papiers rangés sur la table prête pour le travail. Il avait recommencé avec Mélanie son petit train-train.

Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et plate d'appas, le nez crochu, les yeux ronds, un signe poilu au-dessus de la lèvre supérieure, le teint rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets à petits tuyautés, les mêmes rubans poireau et groseille, les mêmes canezous à soutaches, la même broche, enfermant sous verre une photographie de son époux, les cheveux bouffant en ailes de pigeon, la moustache cirée, l'œil roide et faraud, dans sa tenue de sergent de ville.

Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait toujours son entêtement d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté dans le carottage, sa joie à faire la cuisine et à ravauder les chaussettes des autres.

Comme jadis elle était incapable de construire un feu, mettait deux petites bûches au fond et un gigantesque billot par-dessus, amoncelait les cendres en tas sous les chenets de façon à empêcher le tirage ou bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi à l'âtre un air lamentable de cheminée neuve!—Elle persistait également à lui rafler tous ses journaux pour couvrir la table et le buffet de l'office, à découper son papier blanc en dents de scie pour l'ajuster en guise de lambrequin sur le manteau de sa cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les rafistolait tant bien que mal, de manière que son maître pût croire, en les prenant, qu'il les avait lui-même rompues, brisait les crayons qu'elle chipait sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait la manie de mettre les porte-allumettes dans les cendriers, de cirer le bout verni des bottines de bal.

Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans les verres et sur les couteaux pour les laver et elle éprouvait des stupeurs énormes lorsque les uns se fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait régulièrement dans les sauces les bouquets ficelés de laurier et de thym, laissait, en balayant le salon, son plumeau sur un meuble, forçait son maître à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et des livres qu'elle récoltait dans les chambres et entassait sur le bureau juste à la place où il voulait écrire.

Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il les attendait au passage, les saluait comme des connaissances, s'étonnait, malgré tout, de ne les voir, ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire. Puis des défauts qu'il avait négligés, se montrèrent un à un, dès que l'occasion se présenta. Il dut répéter pour la millième fois et sans la moindre chance de succès d'ailleurs, les mêmes observations qu'avant son mariage. Il la supplia de ne pas remplir d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas garder son plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de sa théière, de ne pas ajouter enfin à la poudre du café moulu l'ancien marc qu'elle s'obstinait à maintenir dans le filtre. Il insista également pour manger du gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko qu'elle affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons dans les sauces, contre sa manie de sucrer les épinards et de cuire à tel point le bœuf qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments mous.