La machine semblait avoir réparé ses rouages mais elle fonctionnait avec lenteur. Il s'appesantissait des journées entières sur une page, mais il était, somme toute, très satisfait. La mise en train de son œuvre était terminée, il n'avait plus d'inquiétude, ne doutait pas qu'il ne pût prochainement abattre de la besogne comme au bon temps et il passait des journées charmantes de labeur et de flâne, s'escrimant à petits coups, se frottant joyeusement les mains, s'installant au soleil sur sa terrasse, fumant des cigarettes, regardant curieusement par les fenêtres d'un Ministère situées vis-à-vis des siennes l'intérieur des bureaux, des enfilades de cartons verts à poignées de cuivre, des tables de bois noir, à casiers, des chaises de canne, des corbeilles, des cuvettes et des carafes, des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers énormes. Il avait en face de lui, juste, deux employés enfermés dans la même pièce, l'un dont on apercevait le profil joufflu, l'autre qui voûtait un dos dont l'échine saillait. Puis, une tache blanche entrevue au fond du bureau, derrière les vitres de la croisée, disparaissait, ouvrant un jour sur une autre pièce et des gens entraient, des papiers à la main, bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis partant, ils déplaçaient et remettaient de nouveau la tache blanche en place.

Ce mic-mac intéressa André. Il commençait à connaître les habitudes de ses deux voisins. L'un d'eux, un homme de cinquante ans environ, l'air minable et bénin, venait tôt, changeait de bottines et d'habit, s'installait longuement, disposait en bon ordre ses crayons et ses plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux annonces, mangeait un croissant de deux sous à trois heures, réglait beaucoup de papier jaunâtre. Celui-ci devait demeurer dans les lointains d'un Vaugirard ou d'un Vanves quelconque, être marié et mal à l'aise dans son ménage. Il sortait furtivement, dans la journée, revenait parfois avec un petit paquet qui semblait contenir des chaussures d'enfants, et il recevait des lettres à son bureau.

L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de chagrin sous le bras, s'asseyait, morose et grognon, se barricadait derrière des monceaux entassés de liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait dès qu'on ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-là devait travailler au dehors et être célibataire, à en juger par sa hâte à déguerpir, par les cure-dents de gargote qu'il mâchonnait tout en écrivant.

Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas du Ministère, par les hautes fenêtres du premier, par les croisées plus basses des autres étages, par les lucarnes étranglées du faîte, André voyait des hommes pareils fumant, écrivant, lisant des journaux, virant et tournant, accouplés dans des pièces semblables.

Puis, il se fatiguait à contempler l'ennui de ces malheureux et, se penchant sur la balustrade de sa terrasse, il plongeait au loin, enfilait d'un coup d'œil toute la rue qui arborait une allure de bourgade lointaine avec son rond-point, triste comme la petite place d'une Sous-Préfecture de dernière classe; ici et là, près d'un dépôt de voitures que surveillait un vieillard boiteux, des cuisiniers d'hôtels bâillaient dans leurs casaques blanches, échangeaient le bonjour avec des cochers en train de donner l'avoine, avec des marmitons embusqués derrière le grillage des croisées de cuisine, avec le commissionnaire en vedette sur le seuil du marchand de vins.

Morne, le matin, et déserte le soir, la rue Cambacérès ne commençait à s'animer que vers les onze heures. Alors une chaîne de garçons de bureau, portant des mazagrans et des carafons de cognac, des œufs sur le plat, des bouteilles cachetées, des assiettes fumantes ou couvertes, se déroulait depuis la boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministère et là, ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains pleines, avec un sergent de ville en faction près d'un tonneau de charbonnier, avec les hommes de peine aux livrées bleu-lin, avec le cantonnier chargé d'arroser la rue.

Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant en foule. Des fiacres accouraient de tous les points et, s'arrêtant devant l'entrée pavoisée d'un drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir près de la guérite inoccupée d'un factionnaire, des gens affairés qui portaient sous le bras des journaux, des papiers, des livres, se perdaient sous la voûte de la porte-cochère, ne reparaissaient plus que longtemps après, consultaient leurs montres et semblaient embêtés, pour la plupart.

D'autres, comme des figurants et des machinistes qui connaissent les escaliers de service des coulisses et de la scène, disparaissaient par une porte voisine, par la petite porte du no 9, semblable à l'entrée des artistes de ce théâtre, et des mères-nobles, de vieilles dames aux boudins flageolant sous leurs brides, venues pour quémander des pensions ou des secours, apprêtaient sur le seuil leurs mines contrites et préparaient leurs larmes.

Mais, c'était vers trois heures surtout que la hâte de la rue s'accentuait. Une procession défilait d'importants Messieurs, des Députés, des Sénateurs, des Préfets et d'autres Messieurs décorés de ronds rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement la main et s'éloignaient, arrêtés eux aussi, par des gens qui leur parlaient avec déférence et le chapeau bas.

Dans cette rue silencieuse, malgré sa navette ininterrompue de monde, dans cette chaussée où l'on entendait le roulement mou des fiacres sur l'asphalte, certains jours de la semaine, un homme se promenait, coiffé d'un melon de cuir noir, orné de ciseaux peints en blanc, une petite caisse retenue sur l'épaule par une bretelle, chantant sur un mode lugubre: v'là le tondeur, tond les chiens, coupe les chats et va-t-en ville!—A d'autres moments, un «o vitrie» s'élevait prolongeant sa note stridulée ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite meule, remuait à chaque pas une sonnette, accompagnée, au loin, par l'aigre solo qu'un fontainier jouait sur une corne.