Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau dominait les autres. Des voitures particulières emportant dans leurs caisses des flots de toilettes claires, s'arrêtaient devant un petit hôtel à un étage, contigu à la maison où logeait André et un vigoureux coup de timbre retentissait, annonçant les visites, suivi de près par le choc lourd des vantaux qu'on referme.
André commençait à classer les rumeurs diverses qui montaient sous sa terrasse. La vie singulière de la rue Cambacérès lui arrivait de moins en moins confuse, il voyait se dégager peu à peu de ces bâtisses décolorées ou badigeonnées de jaune d'ocre une mélancolie de locaux inhabités pendant des mois, aux persiennes et aux portes closes, une banale opulence de pension de famille, une tristesse de rez-de-chaussée que n'égaient aucune industrie et aucun commerce.
Une sorte d'ennui prévalait, l'ennui d'un lieu de passage, l'ennui de gens ne demeurant point dans ce quartier et ne s'y rendant que par contrainte et que par besoin; c'était, en dépit de la vie factice et courte qu'insufflaient à cette rue les bureaux du Ministère, la teinte lugubre d'une province morte.
André s'applaudit en somme de résider dans un quartier aussi recueilli et aussi tranquille, mais Mélanie qui s'intéressait peu à l'atmosphère spéciale de ces rues, se borna à trouver ce coin de Paris malhonnête. La vie y coûtait deux fois plus cher que dans les autres, disait-elle, et il fallait marcher pendant des heures avant que d'apercevoir un épicier ou une fruitière. Elle assomma son maître de plaintes, déclara ne pas vouloir aller au marché parce que toutes les paysannes étaient des chipotières et des friponnes; elle ajouta enfin qu'elle achèterait dorénavant ses provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; à l'entendre, les avenues situées derrière les Invalides, étaient un pays de Cocagne où les commerçants vendaient à perte. André lui répondit simplement qu'elle était parfaitement libre de trimballer, si bon lui semblait, un panier plein pendant des lieues; quant aux économies qu'elle prétendait réaliser par ce système, il y crut d'autant moins qu'elle continua à exhiber, tous les deux jours, une interminable liste de dépenses.
Libre de se pourvoir où qu'elle voudrait, Mélanie se tint parole et s'attira de la sorte, dans le quartier d'Anjou-Saint-Honoré, la réputation d'une râleuse. Une animosité extrême succéda aux plates flatteries que les marchandes lui débitèrent par cupidité, les premiers temps, puis, les querelles sourdes enflèrent et débordant des trottoirs, entrèrent comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. Furieux de ne pas faire le ménage d'André, excité par les colères des boutiques où stationnait sa femme, le concierge brandit un règlement qui interdisait de monter de l'eau et du bois et de secouer les tapis, après dix heures. Ce fut entre la loge et la cuisine, une lutte quotidienne, un combat acharné pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, tombées dans les escaliers.
André s'inquiéta, eut peur que ces collisions ne l'atteignissent. Il ordonna à Mélanie de rester tranquille, graissa la patte du portier, parvint à force de largesses et de petits soins, à obtenir une sorte de trêve. Pour récompenser sa bonne d'avoir bien voulu remiser son humeur chagrine, il écouta même des histoires à dormir debout qu'elle jugea utile de lui raconter. Des garçons de bureau et même des employés du Ministère lui faisaient de l'œil dès qu'elle apparaissait sur la terrasse. Elle affectait un courroux qu'elle n'éprouvait réellement pas, étant flattée au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les déplorant, avec trop de détails.
André haussait les épaules; la vertu de Mélanie l'intéressait peu; ce qu'il voulait surtout, c'est qu'elle n'ameutât point les curiosités de la rue sur elle.
Il était payé pour savoir à quoi s'en tenir sur les rages jacassières des boutiquiers! les potins et les calomnies que Cyprien rapporta, le jour où il s'en fut surveiller le déménagement de son ami, avaient dépassé, comme étiage, toutes les crues des sottises connues.
Du charbonnier chez la fruitière, de la fruitière chez le boulanger, du boulanger chez le pharmacien, ç'avait été un assaut de malpropretés et d'insultes. L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec celle de M. Désableau. André entretenait une modiste, on la dépeignait même, tout le monde l'avait vue, une blonde fatiguée qui manquait de dents. C'était avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son ménage: il laissait sa femme se morfondre dans un coin, une pauvre petite femme qui avait l'air si honnête et si doux!—Je te l'aurais fais marcher, moi, à la place de sa bourgeoise, disait l'une.—Eh, vous ne l'auriez pas fait marcher plus qu'une autre, ripostait une voisine que son mari rouait de coups et, la marchande, tout en abusant de leur dispute pour les mal servir, les mettait d'accord en affirmant que tous les hommes étaient bons à jeter dans le même sac!—Et, c'étaient, chaque jour, de nouvelles découvertes saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait entre le départ d'André et des histoires d'abandon, insérées dans les journaux, c'étaient des thèses soutenues par d'intarissables cancanières, des allusions aux autres ménages de la rue, des médisances effacées et ravivées soudain sur l'un et sur l'autre. La maîtresse de ce gars-là c'est une écuyère, déclara péremptoirement le boulanger qui sut qu'André écrivait, et il citait, à l'appui de son dire, des bavettes nébuleuses, des arguments qui ne prouvaient rien. Où ils étaient tous du même avis, par exemple, c'est quand ils prétendaient qu'André avait bien la figure de ce qu'il était. Le malheureux se serait sauvé pour ne pas payer ses dettes, qu'il n'aurait point accumulé sur lui plus de fureurs et plus de haines.
Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprécations, la concierge, échauffée par le cassis, donna sa note. Elle révéla des détails inattendus sur la femme d'André; alors, les langues qui commençaient à s'arrêter, tournèrent de plus belle. Elle avait un amant, on l'avait entrevu, la nuit, alors qu'André le reconduisait, en l'éclairant. Sans nul doute ils étaient tous de connivence, l'amant était le fils d'un capitaliste, il entretenait le mari et la femme. André était un fainéant et un sagouin, un homme sans profession, un journaliste, un flâneur qui trafiquait des femmes. Alors Berthe eut la réputation d'une dévergondée et d'une hypocrite. Son teint pâle qui fut d'abord celui d'une pauvre femme qui se ronge les sangs parce que son mari la délaisse, devint l'ignoble lividité d'une fille épuisée par la noce, puis il y eut encore un revirement en sa faveur, c'était cet horreur d'homme qui l'avait corrompue! Elle appartenait à une bonne famille; M. Désableau, son oncle, avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures qu'il avait déversées sur André, en présence de plusieurs personnes, montraient bien le mépris que lui inspirait le mari de sa nièce.