Cyprien demeura interdit. Il regarda, résigné, vider ce tombereau d'infamies sur son camarade. Les calomnies s'échappaient maintenant de toutes les boutiques, s'attardaient sur tous les trottoirs et, de là, s'amassant dans la loge des concierges, se répandaient dans les cours, entraient comme une fumée fine sous la porte des paliers, emplissaient les cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles à manger de leurs maîtres, envahissaient jusqu'aux alcôves.

Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; comprimés dans leurs cages, les portes fermées, n'ayant même pu se ménager des éclaircies, en frottant avec les doigts la buée qui leur voilait la rue, ils s'étaient morfondus derrière les fougères d'argent dont la gelée étamait leurs vitres; les racontages des bonnes n'avaient pu les rassasier; aux aguets derrière leurs comptoirs, ils avaient en vain tenté de suivre de l'œil les passants et de cracher dans le dos des personnes qui les faisaient vivre.

La contrainte que le froid leur imposa, les rendit féroces. Toutes les mesures qu'André avait imaginées pour étouffer l'éclat de son malheur, ne servirent de rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de son départ et Cyprien qui lui narra, en les émondant, les ineptes âneries qu'on dégoisait sur son compte, aurait pu ajouter encore, s'il l'avait su, que lui-même n'avait pas été plus épargné. Il était le confident du mari, un monsieur de son espèce, vivant sans doute aux dépens des filles. Le boulanger, lui, opinait dans un sens un peu différent. Il admettait volontiers que le peintre fût une canaille, mais il pensait que c'était lui qui avait séduit la femme d'André. Il étayait du reste son dire de raisons profondes basées sur l'amitié qui liait les deux hommes. On n'est jamais trompé que par ses amis, disait-il; mais, alors, dans ce cas-là, André n'était plus qu'un jobard, un mari qu'on pouvait plaindre et non attaquer. Cette supposition parut inadmissible; une partie du voisinage hésitait pourtant, mais la concierge ayant affirmé que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait pas à l'amant qui possédait, autant qu'elle avait pu les apercevoir dans la nuit, des épaules plus larges, eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans la même réprobation, André, Cyprien et Berthe; on expliqua subitement les causes pour lesquelles ce ménage changeait si souvent de bonne et comment il en était finalement privé. Une fille qui se respectait quittait cette maison au bout de huit jours. Si peu dégoûtée que pût être la dernière qui ressemblait pourtant à une vraie catau, elle avait eu des hauts de cœur et en avait rendu de dégoût son tablier! Une véritable maison de passe, conclut le quartier en chœur; on ne savait réellement à quoi songeait la police, en tolérant des saletés pareilles!

André eut d'abord la tentation d'aller casser une canne sur le nez du boulanger et de la portière, puis il réfléchit que ce serait stupide et qu'il aurait tous les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il était arrivé au bout de quelque temps, à un solide et calme mépris pour ces bélîtres, quand les disputes de Mélanie et du concierge réveillèrent ses fureurs et lui firent appréhender, dans sa nouvelle rue, une semblable explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit véritablement son assiette que lorsque les querelles parurent avoir désormais pris fin.

Une, deux, trois semaines, s'écoulèrent encore. Il entra dans une période complète de quiétude, travailla d'arrache-pied et, à l'abri des revendications de Berthe et des Désableau qui acceptaient les conditions posées par le notaire, isolé des relations ennuyeuses et des corvées du monde, allégé des tracas du ménage, savourant la paix d'un homme constamment déboutonné et en pantoufles, il rappela peu à peu ses manies de garçon, s'épanouit dans un bonheur de sans-gêne et de bonne chère; il se trouva, en un mot, parfaitement heureux.

VI

Alors la crise juponnière vint.

Cette tranquillité qu'il avait reconquise à si grand'peine, fit place à un indéfinissable malaise qui s'accentua et aboutit à une sorte de spleen qu'il attribua aux allanguissements du printemps et aux troubles nerveux qui l'accompagnent.

L'aversion de son intérieur qu'il avait tant choyé, se montra. Irritable et agacé par le moindre bruit, il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant à mourir chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors, il rentrait et tombait harassé sur un fauteuil. Il restait, immobile, sans force pour secouer la torpeur qui l'accablait, attendant pour se lever que les plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie, et devenue inerte et comme paralysée, la main servant d'appui à sa tête, le picotât d'une façon presque douloureuse.

Il se raisonna, se fermant volontairement les yeux, s'égarant de parti pris, craignant de mettre, en se tâtant, le doigt sur la plaie qu'il sentait se rouvrir et le tirer. N'était-il donc pas heureux? Maître de ses actions, bien dorloté et bien nourri, il menait en somme la même existence béate qu'avant son mariage, au moment où il avait eu les moyens de s'offrir une bonne. Il s'avoua, lassé de ces subterfuges, que cette existence n'était plus la même que celle de jadis, qu'il y avait, en plus ou en moins, quelque chose qui la modifiait du tout au tout sous une apparence égale.