André accepta aussitôt.

—Ah ça, voyons, avec tout cela, quelle heure est-il? interrogea le monsieur.

Cyprien ne jugea pas utile de tirer sa montre; il consulta de préférence l'horloge des cafés, qui avance toujours.—Dix heures vingt, dit-il.

—Fichtre, cria le gros homme, je me sauve, et il ajouta, d'un ton obligeant: vous ne sortez pas avec moi?

—Non, pas encore, puisque nous avons tant fait que d'attendre l'ami qui nous a donné rendez-vous ici, nous allons rester quelque temps encore.

Alors, tous les trois se levèrent, se prirent les mains et le monsieur dit à André en lui serrant le bout des doigts: enchanté de vous avoir rencontré, mon cher ami, je regrette de ne pouvoir demeurer plus longtemps avec vous, mais vous savez, il n'est si bonne société qu'il ne faille quitter, mes respects, je vous prie, n'est-ce pas, à madame votre femme quand vous la verrez.

Ouf, poussa le peintre et il regarda, les bras croisés, branlant furieusement la tête, André qui ne répondit pas.

Au fond, Cyprien s'était inutilement évertué à vouloir distraire la conversation. Un seul mot avait suffi pour faire sourdre les douleurs engourdies d'André. Depuis que leur ami avait relaté sa visite aux Désableau, André n'écoutait plus que d'une oreille ses commérages et ses conseils. Il était transporté dans la maison de Viroflay et il aurait pu la décrire tant il la voyait, blanche et claire avec des volets verts, précédée d'une pelouse garnie de rosiers et de reines-marguerites, un réservoir de zinc dans un coin, un perron de quelques marches au milieu, orné de pots de fonte plantés de géraniums-lierres et, posée sur un pliant, sous un arbre épandant un peu d'ombre, sa femme le panier à ouvrage à ses pieds, tricotait près de la petite cousine, assise sur un pliant plus bas, apprenant ses leçons, tendant de temps à autre son livre pour qu'on la fît réciter, annônant, répétant quatre fois le même mot, cherchant la suite.

Un grand attendrissement enlaçait André. Comme ces maladies qui avant de s'éteindre complètement ont des revenez-y plus courts et plus faibles, chaque fois, la crise reparaissait encore. La fureur contre sa femme et contre son amant, la douleur, d'abord mélangée à la haine, puis, la dominant et l'absorbant en entier, le regret de la vie familiale perdue, le désir fou de revoir Berthe, tous ces symptômes de la période aiguë avaient pris fin. André en était aux accidents secondaires. Il éprouvait maintenant ce sentiment lent et triste que procure le souvenir d'une personne chère partie pour jamais au loin. Puis cette languissante et mélancolique fatigue qui naît de l'espoir reconnu absolument irréalisable et impossible se dissipait aussi et alors, dans l'esprit arrivé à son point mort, resté pendant une minute immobile et inerte, bourdonnait comme un bruit confus un affreux bavardage, traversé soudain par un son aigre furieusement répété, perçant comme une note d'harmonica, le nom de Désableau. Les pensées reprenaient alors leur marche, soufflant à André de nouvelles colères contre cet homme qui s'avançait maintenant au premier plan. Le froid mépris qu'André professait depuis des années pour lui s'échauffait tout d'un coup et éclatait en rage. Il se remémorait ses usuels rabâchages, ses sempiternelles doléances; il le revoyait, se plaignant de la besogne de son bureau, parlant de la responsabilité qui lui incombait, de l'inexactitude des malheureux placés sous ses ordres, commentant la poignée de main de ses supérieurs, lisant dans leur sourire des promesses certaines ou s'inquiétant et revenant, brisé, lorsque leur accueil lui avait paru moins engageant ou plus froid.

Et, ramenant tout d'un coup, à la campagne, dans la petite salle à manger, à peine garnie, avec un lit plié dans un coin, les monotones soirées qu'il avait subies dans cette famille, après son mariage, André songeait à la solennité de Désableau disant après le dîner dès qu'on ôtait la nappe: non, pas de patiences ce soir, le devoir avant tout, mes enfants; et il tirait d'une volumineuse serviette de chagrin, estampée à son chiffre, des minutes d'employés qu'il biffait du haut en bas et recommençait à rédiger dans une langue plus gourmée et plus digne. André avait la nouvelle vision de la famille invariablement occupée de la sorte: madame Désableau regardant entre deux aiguillées voler les mouches et faisant, avec des clins d'yeux, de silencieuses recommandations à sa fille de ne pas troubler, en bougeant, le travail du père; Berthe cousant, le nez dans son ouvrage, échangeant, tous les quarts d'heure avec sa tante une banalité à voix basse ou se levant sur la pointe du pied, ouvrant avec précaution la porte pour aller chercher un objet oublié dans sa chambre; enfin, dans le silence seulement troublé par un clapotis lointain de vaisselles et par le crachement de la plume sur le papier, Désableau en arrêt devant une phrase, hésitant pendant des heures entre un mot et entre un autre, se prenant le menton, mâchant son favori droit, grognant, se plaignant du vacarme de la bonne dans sa cuisine, du bruit de la petite qui reculait sa chaise.