—Oui, j'étais revenu de voyage et, ma foi, je suis allé souhaiter le bonjour à ce bon Désableau à Viroflay. Dites donc, savez-vous qu'ils ont déniché une maisonnette qui est gentille et qui n'est vraiment pas chère; le jardin n'est pas bien grand…
—Oui, mais le bois est à deux pas, interrompit Cyprien.
—Tiens, vous y êtes donc allé? Désableau m'a pourtant affirmé qu'il ne vous avait pas vu depuis des mois.
—Moi, je n'y ai jamais mis les pieds, répondit le peintre, mais comme, toutes les fois qu'on avoue qu'une maison de campagne ne possède qu'un petit jardin, l'on ajoute immédiatement en guise de correctif, que le bois est proche, j'ai pensé avec raison qu'il en était de même de la bicoque louée par les Désableau.
—Enfin, reprit le monsieur, un peu interloqué par cette opinion, toujours est-il que le but visé par notre ami est atteint puisque sa fille peut jouer et courir tant qu'elle veut, au bon air; mais sapristi, vaurien, poursuivit-il, s'adressant d'un ton amical à André, l'on m'a dit que vous aussi vous n'y alliez pas souvent quand j'ai demandé de vos nouvelles.—Ah! ces diables d'artistes! tous les mêmes, il leur faut le remue-ménage de Paris, les cafés, le bal, la vie à grand orchestre.—C'est égal, dites-donc, vous avez de la veine, vous, d'avoir une petite femme qui prenne aussi bien les choses.—La mienne, ah je t'en fiche! si je ne rentrais pas au logis, tous les soirs, à l'heure, eh bien il y en aurait des scènes! Pourquoi n'es-tu pas venu? Qu'est-ce que tu as fait? tu sens le cigare et la bière, elles te dindonnent et elles se moquent de toi, ce n'est plus de ton âge ces farces-là!
Cyprien pensa qu'il était temps d'enrayer cette malencontreuse conversation et de la détourner de la femme d'André.
—Regardez-donc, fit-il, l'individu qui fume là-bas sa pipe, a-t-il une singulière forme de tête?
Cette feinte n'eut aucun succès.
—Toujours observateur, ce monsieur Cyprien, répondit à la cantonade le gros homme. Mais, pour en revenir à nos moutons, dites donc, mon gaillard, continua-t-il, braquant ses yeux de veau sur la barbe d'André, vous êtes donc toujours en bisbille avec ce vieux Désableau? Bah, vous savez, il ne faut pas lui en vouloir, ça se comprend, il n'est pas dans le négoce comme nous; vos livres l'exaspèrent, il ne se rend pas compte que les affaires sont les affaires; je le lui ai bien dit, moi, chacun a en magasin un assortiment approprié à sa clientèle, on ne tient que les articles qu'on a chance de vendre. Tenez, chez moi, par exemple, vous trouverez des spécialités de lingerie que la maison Buquet, et c'est une maison conséquente pourtant, ne possède pas, parce qu'elle n'en aurait point aisément le débit.—Mais enfin, tout de même, comme prétendait ma femme, l'autre jour, et pour cela, l'on peut s'en rapporter à son jugement, car c'est une femme de tête dont le plaisir est d'avoir toujours le nez dans les livres, est-ce que monsieur André ne pourrait pas écrire quelque chose de gentil, de tendre, là, vous savez, une histoire où il y aurait de l'amour, quelque chose enfin qui reposerait et qui toucherait l'âme? le public aime bien les romans de ce genre là, et puis ça ferait tant de plaisir à votre famille!
—Dis donc, André, jeta Cyprien, hors de lui, Chose n'arrive pas, nous l'avons attendu assez longtemps, si nous levions le siège?