André hésita, bouleversé.—Toute une bouffée de souvenirs amoureux s'échappait de ce papier et l'étourdissait. La seule maîtresse à laquelle il eût tenu, demandait à le revoir!—En un rapide éclair, il l'aperçut se jetant dans ses bras, l'accolant, lui baisant les paupières et le cou. Une envie folle de renouer avec elle, le prit. Il se disposa à répondre oui, mais il s'arrêta, inquiet. Était-il bête! comment, il était là, chez lui, calme, et il allait perdre le bénéfice de cette quiétude si chèrement achetée! il allait subir des attentes de femmes, poser!—ah non, par exemple! c'était bon à vingt ans, ce jeu-là! Il n'y avait pas à hésiter! Il se résolut à répondre non, mais tout le bonheur qu'il avait jadis goûté dans la compagnie de Jeanne, toute sa jeunesse, heureuse un moment, s'exhuma, envahit toutes ses pensées, submergea ses instincts de prudence et de peur. Il traça vivement sur du papier un oui. Le commissionnaire partit et André resta tout frissonnant, sur sa chaise, déplorant aussitôt son attendrissement et sa lâcheté. Il se prépara à écrire à son ami de considérer sa lettre comme non avenue, puis il eut peur de passer pour un imbécile et n'en fit rien. Petit à petit, à force de se raisonner, il se décida cependant à ne pas se remettre avec Jeanne. Il bâcla une lettre dans ce sens et il la regretta dès qu'il l'eût jetée à la poste. Son camarade l'informa par le retour du courrier, qu'il était trop tard, que l'adresse était parvenue. Alors André éprouva un soulagement.—C'était fait, tant pis ou tant mieux, il n'y pouvait plus rien.—Et puis, après tout, à quoi l'engageait ce retour de Jeanne? devait-il donc en résulter nécessairement une reprise charnelle? Eh oui! se cria-t-il, oui, ce n'est pas la peine de me blouser, je suis fichu si je la revois!
Il oublia de boire son café que Mélanie lui apporta, au salon, stupéfiée par l'attitude agitée de son maître.—Ah j'étais si tranquille, se disait-il par moments! quelle misère, bon Dieu! que d'être aussi faible.—Il ne pensait plus maintenant qu'à Jeanne; elle s'imposait à lui, ne le quittait plus, à table, dans les rues, au lit.
Une dernière bataille s'engagea néanmoins, le lendemain matin. Plus d'aplomb, plus froid, il avait adopté l'héroïque résolution de ne plus mêler à son existence celle d'une femme, lorsque le concierge lui monta une lettre.
Alors ce fut fini; son courage échoua. L'écriture qu'il reconnaissait entre toutes, indistincte, barbouillée, dansant follement, avec des queues et des croches ajoutées aux lettres, l'anéantit. Il lut, tout secoué:
«Mon cher André
Tu as dû avoir de mes nouvelles par Monsieur Jules qui a reçu une lettre d'Émilie pour connaître ton adresse. J'y mets de la réflexion, diras-tu, après cinq années de silence, mais mieux vaut tard que jamais et je vais t'en donner la preuve.»
«Te souviens-tu d'une Manon Lescaut avec gravures. Je l'ai retrouvée dans un piteux état; malgré cela, un docteur bouquiniste voulait que je la lui donne. Voyant qu'il y tenait tant, je me suis fait un remords de conscience de la donner, sachant que tu y tiens tout autant que lui et surtout t'appartenant.»
«M'approuveras-tu, je l'ignore, mais comme Monsieur Jules, dans la lettre qu'il a écrit à Émilie lui dit que tu me reverras avec plaisir, j'ose; sans cela, tu n'aurais pas eu de mes nouvelles, mais est-ce bien pour moi ou pour ton bouquin?—enfin, tu peux tout te permettre après si longtemps; malgré tout, j'aurai un grand plaisir à te revoir, mais comment? voilà.—Je travaille toujours rue du Quatre-Septembre, dans la maison Larmange que tu connais et je sors le plus souvent à 8 heures. Si tu pouvais venir un jour ou l'autre de cette semaine, jeudi par exemple, je sortirais à 8 heures juste; ou bien, écris-moi si tu n'étais pas libre; viens toujours un jour ou l'autre, nous nous rappellerons nos vieux souvenirs.»
«En attendant, permets-moi de t'embrasser comme autrefois.»
Bien à toi,
Jeanne.
«Si tu ne peux pas venir, écris-moi chez madame veuve Laveau, 18, rue Sauval.»
Il répondit immédiatement qu'il se rendrait à la rue du Quatre-Septembre, jeudi, à l'heure dite.
Il rayonna, complètement changé; la lutte avait pris fin, l'incertitude avait cessé. Il réfléchissait seulement, relisant la lettre.
Jeanne doit avoir été balancée par son amant et être à court d'argent, pensa-t-il d'abord, car l'histoire du livre n'est qu'un prétexte par trop visible. Mais comment diable Jules que je n'ai plus vu depuis des années a-t-il pu savoir que j'habitais la rue Cambacérès? et ensuite, qu'est-ce que ce médecin, amateur de vieux livres et cette veuve Laveau qui reçoit les lettres?
Il chercha enfin, sur son plan de Paris, où était située la rue Sauval dont il ignorait jusqu'au nom. Il découvrit que c'était une sorte de ruelle près de la Halle au blé. Ce fut pour lui un prétexte à promenade. Il alla flâner dans cette rue, vit le numéro en question, une vieille bâtisse, aux fenêtres voilées de rideaux pauvres et à la cour infectant le pipi et le chlore. L'aspect de cette maison ne lui suggéra aucune idée sur les professions qui pouvaient s'y exercer. C'était ordurier et triste, voilà tout.
Il retourna chez lui où Cyprien installé dans un fauteuil l'attendait. Il lui raconta, non sans quelques hésitations, son aventure. Le peintre l'écouta, attisant sa cigarette, rendant la fumée par les narines, hochant simplement la tête.