Mélanie qui craignait tout autant l'arrivée d'une maîtresse que la rentrée de la femme légitime dans un ménage qu'elle administrait, au mieux de ses intérêts, s'étendit, ce jour-là, longuement, sur les vices de ces «creiatures» comme elle les appelait et elle horripila tellement son maître par les contes à dormir debout qu'elle lui débita sur des cocottes d'officiers qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou, qu'André perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller le pot au feu, dans sa cuisine.

Ne pouvant se rendre compte qu'elle était douée de façon à exaspérer les plus patients, Mélanie conclut que les colères de son maître étaient suscitées par les désagréments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs, avec son instinct de femme habituée à mener militairement son homme, qu'André n'était pas capable de mater une femme. Elle prit alors des airs soucieux et discrets, persuadée en fin de compte que c'était André qu'on avait lâché.

Toutes ces simagrées, toutes ces singeries dont d'autres gens se seraient à peine occupés, désespérèrent André. Son épiderme naturellement souffreteux d'esprit, s'était singulièrement sensibilisé depuis le malheur survenu dans son ménage. Peu à peu, cependant une période d'apaisement s'annonça. Ce remède qui lui avait paru souverain pour couper la fièvre juponnière, la femme hebdomadaire qui n'est pas une maîtresse et qui n'est déjà plus une passante, agit efficacement sur lui, mais par des effets autres que ceux qu'il avait prévus.

La cure s'était accomplie, non par l'activité du remède lui-même, mais par la répugnance qu'avait causée son absorption. La lassitude des bêtises féminines avait guéri André de la femme. Il glissait à une douce apathie, à un besoin grandissant de ne plus bouger, à une sorte de béatitude flamande, bien assise, heureuse simplement d'avoir le ventre plein et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images regrettées de maîtresses, d'ennui de travail et de solitude. Il était revenu à cet état d'âme qu'il possédait après qu'il se fût installé dans son nouveau logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement heureux.

IX

Deux mois après, André finissait, à son déjeuner, d'étaler de la confiture de groseille, achetée chez un épicier, sur son pain; cette gélatine dégoulinait sur la croûte en larmes poisseuses et rouges. André lança un coup de timbre et tandis que la bonne apportait le café, il la pria, lorsqu'elle aurait l'intention d'acheter au dehors des confitures, de les prendre désormais aux cerises, aux prunes, aux abricots, aux poires, à tout ce qu'elle voudrait, excepté aux groseilles et aux fruits confits qu'il soupçonnait d'être les vieux débris des chinois du jour de l'an, coulés, sous la rubrique de confitures du Midi, dans du sirop de sucre.

Mélanie s'apprêtait à lâcher quelques judicieuses opinions sur la filouterie des épiciers, quand la sonnette de la porte tinta.

Mélanie se précipita et ouvrit à un commissionnaire qui tendit une lettre.

La bonne retourna dans sa cuisine. André décacheta l'enveloppe, et, devenu subitement très pâle, il lut ces lignes signées d'un camarade qu'il ne fréquentait plus depuis son mariage:

«Émilie, mon ex-maîtresse, m'écrit afin d'avoir votre adresse pour Jeanne, votre ancienne femme, qui désire vous revoir. Puis-je le faire?—Prière de donner une réponse immédiate au porteur de la présente lettre.»