— Je crois pouvoir parler avec une certaine expérience de ces questions, car je suis l’un des directeurs des religieuses réparatrices dans les couvents.
— Et quand on pense que le monde se demande à quoi servent les ordres contemplatifs ! s’était écrié Durtal.
— Ils sont les paratonnerres de la société, avait dit, avec une singulière énergie, l’abbé. Ils attirent sur eux le fluide démoniaque, ils résorbent les séductions des vices, ils préservent par leurs prières ceux qui vivent dans le péché comme nous ; ils apaisent enfin la colère du Très-Haut et l’empêchent de mettre en interdit la terre. Ah ! Certes, les sœurs qui se vouent à la garde des malades et des infirmes sont admirables, mais combien leur tâche est aisée, en comparaison de celle qu’assument les ordres cloîtrés, les ordres où les pénitences ne s’interrompent jamais, où même les nuits alitées sanglotent !
Il est tout de même plus intéressant que ses confrères, ce prêtre-là, s’était dit Durtal, au moment où ils s’étaient quittés ; et comme l’abbé l’avait invité à venir le voir, il y était plusieurs fois allé.
Il avait toujours été cordialement reçu. A diverses reprises, il avait habilement tâté ce vieillard sur quelques questions. Il répondait évasivement lorsqu’il s’agissait de ses confrères. Il ne paraissait point, cependant, en faire grand cas, si l’on en jugeait par ce qu’il avait répliqué, un jour, à Durtal qui lui reparlait de cet aimant de douleurs que fut Lidwine.
— Voyez-vous, une âme faible et probe a tout avantage à se choisir un confesseur, non dans le clergé qui a perdu le sens de la mystique, mais chez les moines. Eux seuls connaissent les effets de la loi de substitution et s’ils voient que, malgré ses efforts, le pénitent succombe, ils finissent par le délivrer, en prenant à leur compte ses tentations ou en les expédiant dans un couvent de province où des gens résolus les usent.
Une autre fois, la question des nationalités était discutée dans un journal que lui montrait Durtal ; l’abbé avait haussé les épaules et repoussé les balivernes du chauvinisme. Pour moi, avait-il affirmé placidement, pour moi, la patrie, c’est où je prie bien.
Qu’était ce prêtre ? Il ne le savait, au juste. Par le libraire, il avait appris que l’abbé Gévresin était incapable, à cause de son grand âge et de ses infirmités, d’exercer régulièrement le sacerdoce. Je sais que, lorsqu’il le peut, il célèbre encore la messe, le matin, dans un couvent ; je crois aussi qu’il confesse chez lui quelques confrères ; et Tocane avait dédaigneusement ajouté : il a à peine de quoi vivre et il ne doit pas être bien vu à l’archevêché, à cause de ses idées mystiques.
Là s’arrêtaient ses renseignements. Il est évidemment un très bon prêtre, se répétait Durtal ; sa physionomie même le détermine et c’est une contradiction de la bouche et des yeux qui avère cette certitude d’une bonté parfaite ; ses lèvres, un peu grosses et violettes, toujours humides, sourient d’un sourire affectueux, mais presque triste, que démentent ses yeux bleus d’enfant, des yeux qui rient, étonnés, sous d’épais sourcils blancs, dans son visage un peu rouge, piqueté sur les joues tel qu’un abricot mûr, de points de sang.
En tout cas, conclut Durtal qui sortit de ses rêveries, j’ai eu bien tort de ne pas continuer les relations que j’avais entamées avec lui.