Oui, mais voilà, rien n’est plus difficile que d’entrer dans la réelle intimité d’un prêtre ; d’abord, par l’éducation même qu’il reçut au séminaire, l’ecclésiastique se croit obligé de se disséminer, de ne pas se concentrer en des affections particulières ; puis il est, ainsi que le médecin, un homme harassé d’occupations et introuvable. On les voit, quand on les joint, l’un et l’autre, entre deux confessions ou deux visites. L’on n’est pas avec cela bien certain du bon aloi de l’accueil empressé du prêtre, car il est le même pour tous ceux qui l’approchent ; enfin ne visitant pas l’abbé Gévresin pour réclamer des secours ou des soins, j’ai eu peur de l’embarrasser, de lui faire perdre son temps et je me suis par discrétion abstenu d’aller le voir.

J’en suis maintenant fâché ; voyons, si je lui écrivais ou si j’y retournais, un matin ; mais pour quoi lui dire ? Encore faudrait-il savoir ce que l’on veut pour se permettre de le relancer. Si j’y vais seulement pour geindre, il me répondra que j’ai tort de ne pas communier, et que lui répliquerai-je ? Non, ce qu’il faudrait, ce serait le croiser comme par hasard sur les quais où il bouquine parfois ou chez Tocane, car alors je pourrais l’entretenir d’une façon plus intime, en quelque sorte moins officielle, de mes oscillations et de mes regrets.

Et Durtal se mit à battre les quais et n’y rencontra pas une seule fois l’abbé. Il se rendit chez le libraire sous le prétexte de feuilleter ses livres, mais, dès qu’il eut prononcé le nom de Gévresin, Tocane s’écria : je suis sans nouvelles de lui ; il y a deux mois qu’il n’est venu !

Il n’y a pas à tergiverser, il va falloir le déranger chez lui, se dit Durtal, mais il se demandera pourquoi je reviens, après une si longue absence. Outre la gêne que j’éprouve à retourner chez les personnes que j’ai délaissées, il y a encore cet ennui de penser qu’en m’apercevant l’abbé soupçonnera aussitôt un but intéressé à ma visite. Ce n’est vraiment pas commode ; si j’avais seulement un bon prétexte ; il y aurait bien cette vie de Lidwine qui l’intéresse ; je pourrais le consulter sur divers points. Oui, mais lesquels ? Je ne me suis pas occupé de cette sainte depuis longtemps et il faudrait relire les indigents bouquins de ses biographes. Au fond, il serait plus simple et il serait plus digne d’agir franchement, de lui dire : voici le motif de ma venue ; je vais vous demander des conseils que je ne suis pas résolu à suivre, mais j’ai tant besoin de causer, de me débrider l’âme, que je vous supplie de me faire la charité de perdre pour moi une heure.

Et il le fera certainement et de bon cœur.

Alors est-ce entendu ? Si j’y allais, demain ? — et aussitôt il s’ébroua. Rien ne pressait ; il serait toujours temps ; mieux valait réfléchir encore ; ah ! mais j’y pense, voici Noël ; je ne puis décemment importuner ce prêtre qui doit confesser ses clients, car l’on communie beaucoup ce jour-là. Laissons passer son coup de feu, nous verrons après.

Il fut d’abord ravi de s’être inventé cette excuse ; puis, il dut intérieurement s’avouer qu’elle n’était pas trop valide, car enfin rien ne prouvait que ce prêtre, qui n’était pas attaché à une paroisse, fût occupé à confesser des fidèles.

Ce n’était guères probable, mais il essaya de se convaincre qu’il pouvait néanmoins en être ainsi ; et ses hésitations recommencèrent. Exaspéré, à la fin, par ces débats, il adopta un moyen terme. Il n’irait, pour plus de sûreté, chez l’abbé qu’après Noël, seulement il ne dépasserait pas la date qu’il allait se fixer, et il prit un almanach et jura de tenir sa promesse, trois jours après cette fête.

IV

Ah ! Cette messe de minuit ! Il avait eu la malencontreuse idée de s’y rendre à Noël. Il était entré à Saint-Séverin, y avait trouvé installé, à la place de la maîtrise, un externat de demoiselles qui tricotaient avec des voix en aiguilles la laine fatiguée des cantiques. Il avait fui jusqu’à Saint-Sulpice, était tombé dans une foule qui se promenait et causait comme en plein vent ; il y avait écouté des marches d’orphéons, des valses de guinguettes, des airs de feux d’artifice, et, indigné, il était sorti.