Et l’effrayante ganache se mit à l’œuvre. Ne pouvant, à son grand regret, faute d’argent, tout saccager, il dut se borner à canneler les colonnes du chœur, à remplacer la flore symbolique des chapiteaux par d’insignifiantes guirlandes de feuillages et de fleurs, enfin à altérer les contours des croisées qu’il débarrassa de leurs magnifiques vitraux pour les habiller d’une claire vitraille qui fit se pâmer tous les chanoines d’aise.

Et Saint-Germain n’en continua pas moins d’être gothique. Bacarit ne parvint pas à transmuer la douce orante du moyen âge en une Manon plus ou moins pieuse ; les traits reparaissaient sous le grimage ; ne pouvant obtenir mieux il songea à esquinter l’extérieur et il abattit la flèche et ses quatre clochetons et installa sur le tronçon demeuré du fût, une balustrade de pierre qui donna au sommet de la tour l’engageant aspect d’un balcon ; puis, après un tel labeur, il se reposa et s’éteignit sans doute, chargé d’ans et de gloire, dans la paix du Seigneur, qu’il avait, avec des travaux de ce genre, si fidèlement servi.

Débarrassé de son bourreau, Saint-Germain-l’Auxerrois vivait placidement quand la Révolution surgit. Alors ce fut autre chose. On ne l’affubla plus de travestis plus ou moins disparates, mais on la dénuda. Ce fut le pillage ; ce après quoi le sanctuaire fut fermé ; l’on installa dans ses dépendances une mairie et l’on usa de sa nef comme d’un hangar pour y gonfler des ballons. Il semblait que la série des déprédations fût close lorsque s’effondra le régime des Jacobins ; mais Napoléon, qui se mêlait de tout, s’occupa de ce malchanceux édifice et projeta tout simplement de le raser. Heureusement qu’il n’eut pas le temps d’exécuter ce dessein et, en 1837, l’église, réouverte, fut réconciliée par Monseigneur de Quélen, archevêque de Paris, et l’on s’efforça dès lors, sous prétexte de panser ses blessures, de les ranimer.

On la para, en effet, de flasques peintures et de redoutables vitres ; mais si déformée, si réparée qu’elle puisse être, elle est encore charmante ; son intérieur est un des plus intimes, des plus vraiment religieux qui soient à Paris et son extérieur demeure un régal d’art.

Le portail du treizième siècle est encore debout, avec sa baie médiane datée de ce temps et les deux autres du quinzième siècle ; quant aux sculptures représentant, ainsi que sur presque toutes les façades des cathédrales, le Jugement dernier, le pèsement des âmes, le sein d’Abraham, l’enfer des démons, avec l’épisode habituel des vierges sages et des vierges folles, elles ont disparu ou ne subsistent plus qu’à l’état d’épaves et de rudiments ; mais six grandes statues, rangées dans les ébrasures de la porte du milieu, ont été refaites et repeintes ; à gauche, en entrant, saint Vincent, diacre et martyr, un livre à la main ; puis un roi barbu portant un sceptre, et une reine que de Guilhermy croit être Childebert et Ultrogothe, sa femme ; à droite, saint Germain crossé et mitré ; sainte Geneviève tenant un cierge qu’un petit diable placé au-dessus d’elle s’efforce de souffler ; enfin un ange souriant, un flambeau au poing, prêt à rallumer, s’il s’éteint, le cierge de la sainte.

La voussure, au-dessus des vantaux, détient encore trois cordons de personnages, anges, démons, ribaudes et vierges ; le portail a, en somme, gardé quelques mots d’une phrase effacée par le temps et qu’il est facile de reconstituer, car elle est écrite au complet sur la façade des autres églises, mais le trumeau pilier récemment rétabli au-dessous d’elle est inexact, car il supporte, au lieu du Christ d’antan, une vierge neuve.

Si l’on ajoute que des fresques modernes d’un nommé Mottez ont rempli les espaces demeurés vides, mais que l’on ne discerne plus de cette inutile peinture que des écailles craquelées de badigeon, l’on aura ainsi une idée précise du portail, tel qu’il existe à l’heure actuelle.

Il est précédé d’un porche à cinq baies ogivales couronnées de balustres et de combles fleuronnés, construit, en 1425, par Jean Gaussel. De toutes les statues qui le peuplent, deux seulement sont authentiques, toutes les autres ont été fabriquées de nos jours. Ces deux statues représentent, l’une, située à la fin du porche et faisant face à la place du Louvre, près de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, un saint François d’Assise énasé et manchot, à la figure mâchurée par l’âge ; l’autre, sise du côté opposé et regardant la grande porte, une Marie l’Egyptienne enveloppée de ses cheveux qui ont conservé des traces d’or ; elle tient les trois pains qui doivent l’alimenter dans le désert et penche mélancoliquement une petite tête oisive dont les yeux sont clos.

Au-dessus de ce porche, se dresse, entre deux élégantes tourelles carrées, la façade trouée d’une rose flamboyante, terminée par un pignon triangulaire, planté sur sa pointe, d’un simulacre d’ange. Derrière, le vaisseau s’étend, flanqué de contreforts, hérissé de gargouilles, habité par une amusante ménagerie qui exhibe depuis des siècles, entre ciel et terre, les êtres les plus hétéroclites et les bêtes les plus cocasses. Il y a de tout dans cette kermesse de la pierre, des mendiants et des fous, un hippopotame qui rend par la gueule un sauvage ; des singes et des griffons, des ours à muselières, des truies allaitant des ribambelles de gorets ; des rats sortant, ainsi que d’un fromage de Hollande, de la boule du monde et guettés par un chat, ce qui signifie sans doute que les brigands qui dévastent la terre seront dévorés par le Démon.