—A demain, Yasmina.

Cependant, tout se sait au village. Les méchantes langues font chez nous leur office comme ailleurs. Les Ben-Smaïl ne furent donc pas longtemps sans apprendre que le thaleb Mohamed, leur mortel ennemi, revenait chaque jour de la zaouïa de Chellata en compagnie d'une petite fille et d'une outre pleine d'eau. Quel ridicule! Il fallait se régaler de ce spectacle. Un soir, comme nous atteignions la crête, Yasmina marchant libre et gaie à mon côté, et moi portant sur mon épaule l'affreuse outre qui ressemblait à un chien noyé, nous trouvâmes, rassemblés sur le plateau de Chellata, Ali et ses anciens camarades d'école. J'étais là seul en face de toute la jeunesse du sof ennemi. Nous fûmes accueillis par une grêle de plaisanteries.

—Eh! grand thaleb, disait l'un, est-ce dans cette outre que tu puises ta science?

—Ne serait-ce pas plutôt, ajouta un autre, dans les beaux yeux d'Yasmina?

Nous avancions toujours au milieu de leurs moqueries. Effrayée, tremblante, la petite a saisi ma main et la serre avec force; moi, je deviens pâle de colère, mais je ne réponds rien. Nous faisons ainsi plusieurs centaines de pas et touchons au village, quand des mottes de terre et même quelques pierres; viennent se mêler aux quolibets. Une de ces pierres effleure la joue de ma compagne. En voyant son sang couler, je suis saisi d'un transport furieux. Je pousse un grand cri, je bondis comme une panthère vers le premier qui s'offre à ma rage: c'est Ali, qui se trouve en tête de la bande. Saisissant l'outre des deux mains, je la fais retomber de toutes mes forces sur sa tête.

S'il ne fut pas assommé du coup, il ne le dut certes pas à moi. Mais la peau se déchira, l'eau se répandit, et c'est ainsi qu'il en fut quitte pour une défaillance. Tandis que ses camarades le faisaient revenir à lui, je mis mes jambes à mon cou et entraînai Yasmina jusqu'à l'entrée du village. Au moment de nous séparer:

—Cher Mohamed, me dit-elle, tu as le courage du lion.

Et ses yeux brillaient d'amour et d'enthousiasme.

—Chère Yasmina, lui répondis-je, je t'aime et je t'épouserai!

Nous échangeâmes alors le premier, l'ineffable baiser.