Je les vis l'une et l'autre changer de couleur. Ma mère Hasna mit mon bras sous le sien. Yasmina appuya une de mes mains sur son épaule; et ainsi soutenu, on me mena sur une éminence d'où la vue embrasse presque tout le territoire des Zouaoua de l'Est.
—Regarde! dit ma mère Hasna, et son visage devint blanc comme de la cire.
Toutes nos tribus étaient envahies. D'innombrables tentes occupaient le fond des vallées ou s'éparpillaient sur les pentes. Les crêtes aussi étaient militairement occupées. La tente de votre amin el oumena [L'amin des amins, qui exerce le commandement en chef en temps de guerre.] était dressée sur le pic de Tamesguida chez les Aïth-Ithourar. Seul le territoire des Aïth-Illilten, où nous nous trouvions, demeurait encore libre.
—Et les Mlikeuch? fis-je.
—Les Mlikeuch ont fait leur soumission.
Mes yeux s'étant portés sur l'Azerou-N'Thour, j'y vis briller des armes.
—Ce sont les nôtres qui sont là? demandai-je.
—Non, répondit ma mère Hasna en frémissant; ce sont les démons de
France. Les djenouns les y ont amenés cette nuit.
Au même instant des vieillards, des femmes, des enfants, effarés, gémissant et poussant devant eux leur bétail, accouraient vers le village:
—Les Roumis! criaient-ils, les Roumis! Ils viennent! Ils sont là!