—Lalla Fathma, avec les femmes et les enfants qui l'entouraient, fut amenée prisonnière devant Sidi [Seigneur.] Randon, au pic de Tamesguida. Son frère, Sidi Thaïeb, l'accompagnait. Aux questions qui lui furent adressées, elle répondit d'une voix calme et ferme: «C'était écrit!» Le jour suivant, on la dirigea sur le bordj de Tizi-Ouzou, et de là sur celui des Ben Sliman où elle subit, soumise aux volontés d'Allah, une triste captivité. Quant aux autres prisonniers de Soummeur, ils furent envoyés chez les Aïth-Bou-Youcef, alors les alliés des Français. Ma mère et ma fiancée se trouvaient parmi eux. Les Aïth-Bou-Youcef n'eurent pas d'ailleurs à les garder longtemps; car les Aïth-Illilten, les Aïth-Illoula-Oumalou, les Aïth-ldger, les Aïth-Ithourar, en un mot les derniers défenseurs du Djurjura durent faire leur soumission dans les vingt-quatre heures. L'amende payée, les otages livrés, on permit à ces malheureux manefguis, de retourner dans leurs villages dont plusieurs n'étaient plus que des ruines. Ces choses, je ne les ai apprises, comme vous le pensez bien, que longtemps après, à mon retour dans la montagne. Quelle train charitable me releva à l'endroit où j'étais tombé expirant? Quand, comment et par qui fus-je transporté à l'hôpital de Tizi-Ouzou? C'est ce que je ne saurais vous dire. Tout cela n'a laissé dans mon esprit qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement qu'un matin, un thebib français m'arracha un grand cri en enfonçant un instrument dans le trou béant de ma poitrine. En le voyant sourire d'un air de satisfaction, j'éprouvai pour la première fois de ma vie un sentiment de peur. Ah! pensai-je, la cruauté de nos ennemis peut-elle aller jusque-là! Mes yeux exprimaient sans doute ce que je ressentais; car un turco blessé qui était couché dans un lit près du mien, s'empressa de me dire:

—Ne crains donc rien, ami; le thebib français est content, car, dit-il, puisque tu cries, c'est que tu as envie de vivre.

J'ouvris la bouche pour le remercier. Après tout, puisque je n'étais pas mort, je n'étais pas fâché de revoir la lumière. Mais le thebib français mit vivement sa main sur mes livres; puis il parla au turco, mon voisin.

—Il t'avertit, me dit celui-ci, que si tu souffles un mot de la journée, tu ne seras bon ce soir qu'à être mis en terre.

Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je n'ouvris plus la bouche, mais je pensai à ma bonne mère Hasna, à ma bien-aimée Yasmina. Et pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensai aussi à Ali, mon mortel ennemi. Je me souvins même de ce regard que je lui avais jeté chez les Aïth-Iraten et qui disait: «C'est bien, Ali, nous règlerons notre compte ensemble après la guerre.» Ah! maintenant, je ressentais l'ardent désir de vivre: je n'avais pas seulement à venger mon père tué par les hommes de sa kharouba, mais encore ma patrie, trahie par lui-même. Ces souvenirs et ces projets avaient sans doute rappelé la fièvre; car une femme jeune et belle encore, en robe grise, la tête couverte d'une grande coiffe blanche, m'observait debout devant mon lit. Mes yeux ayant rencontré les siens, elle mit un doigt sur ses lèvres pour me recommander le silence; puis, penchée sur moi, elle fit tomber dans ma bouche quelques gouttes d'une liqueur qui m'endormit presque aussitôt.

Combien de jours, combien de semaines, suis-je resté là couché sur le dos, soigné par le thebib français et par cette femme si douce et si patiente, en qui j'avais confiance comme en ma propre mère? Ce que je sais, c'est que mon voisin le turco s'en était allé avec beaucoup d'autres, morts ou guéris, tandis que moi j'étais toujours à la même place. On me traitait comme le fils d'une kharouba où il n'était né avant lui que des filles. Cependant l'impatience me gagnait; le désespoir même s'emparant de moi, l'on me surprenait parfois à sangloter comme un enfant. Ainsi se passa tout l'été et une partie de l'automne. Enfin, ma plaie se ferma; je vous parle de celle de la poitrine; la blessure de mon bras n'était rien, et pour ce qui est de celle de ma tête, nous avons coutume de dire qu'aucun thebib, si savant qu'il soit, n'a jamais pu savoir ce qui est le plus dur d'un crâne kabyle ou d'un caillou roulé.

Un matin, la bonne femme me mit dans la main une petite médaille et un grand pain. J'étais guéri!

Le beau Kabyle nous montra sa médaille. Elle portait sur l'une de ses faces une image de la Vierge avec cette inscription: «Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous.» Sur l'autre face, une croix couronnée d'étoiles surmontant un grand M.

Je partis, reprit-il, après avoir baisé pieusement la main de ma bienfaitrice et remercié du fond du coeur le thebib français. Pour regagner mon village, je suivis d'abord la nouvelle route, celle que vos soldats avaient ouverte aux flancs du rocher, et je compris pourquoi ils avaient là tant fait parler la poudre. Sur le Souk-el-Arba des Iraten, le fort entièrement achevé se dressait menaçant, et dans l'intérieur du fort des maisons, grandes ou petites, s'élevaient comme si un magicien les eût fait sortir de terre. Je m'éloignai en toute hâte de ces lieux remplis de sortiléges. Douze heures de marche seulement me séparaient de mon village, de ma mère, de ma fiancée. Et comme le coeur me battait à la pensée que j'allais les revoir! car la sainte de Tizi-Ouzou m'avait assuré que toutes les femmes, excepté Lalla Fathma, avaient été remises en liberté. Quant à ma maison, était-elle encore debout? Peu m'importait! La guerre, me disais-je, n'en aura du moins pas emporté les pierres, et le l'aurai, moi, bientôt relevée avec l'aide de mon tuteur qui est maçon.

Je me parlais ainsi à moi-même en traversant Ichariten, où la plupart, des maisons brûlées avaient déjà été reconstruites. Déjà les traces de la lutte avaient presque partout disparu; car le Kabyle ne se montre pas moins ardent aux oeuvres de la paix qu'à celles de la guerre. Tout en marchant d'un pas rapide, je formais de doux projets. Je n'avais point les cent douros d'Espagne que le vieux Salem exigeait pour la dot, d'Yasmina: je n'en avais même pas le premier. Mais cet homme-là, me disais-je encore, ne sera pas impitoyable quand j'aurai fait justice d'Ali, comme c'est mon droit et mon devoir. Il sera trop heureux alors de me donner sa pupille pour que je lui assure, moi, sa nourriture.