Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage. Près d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se désaltère au ruisseau.

Il vient d'Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à
Bougie exercer son état de maçon.

—Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres.

—Très-volontiers.

—Vive la France!

Et il jette sa casquette en l'air. C'était un bon compagnon, haut en couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si nobles que, sous son burnous grossier, on l'eût pris pour le maître de toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous vîmes qu'elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n'en détacha plus ses yeux.

—Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet.

—Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme.

—Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est à l'entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous comptiez aller jusque-là aujourd'hui. Il a même très-vivement insisté pour que vous acceptiez son hospitalité.

—Et tu l'as remercié pour nous, repartit M. Jules.