—Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le thaleb
[Savant.].
—Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de propriété?
—Nous n'en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos notaires. D'ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans l'autorisation de la djemâa, personne n'a le droit de construire sa maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les propriétés ne passent donc que d'une kharouba à une autre, et cela au vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes…
—Nous savons qu'elles n'héritent pas.
—Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que ses bijoux, sa tête légère et… Bel-Kassem demeura sur ce: et…
—Quoi donc? fit une petite bouche curieuse.
—Sa vertu.
Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne les muletiers et même «l'amoureux de ma femme,» grave et mélancolique. Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus éblouissantes que les neiges du Djurjura.
—Bagasse! que je m'amuse, moi! s'écrie le Marseillais. C'est une vraie fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte.
—Et moi aussi!