La diligence s'arrête devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande un champoreau: mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre que l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage à faire comme lui: nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares stagnantes, où habite une alliée des Arabes hostiles: la fièvre!

Nous nous plaçons sous l'égide du champoreau; mais à peine madame Elvire a-t-elle trempé ses lèvres dans le breuvage fébrifuge, qu'elle les en écarte avec un geste de dégoût. Elle l'offre à un Arabe en guenilles qui l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'écrie: Bono! bono! pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de français.

—O fille d'Ève! dis-je, vous faites perdre à ce pauvre diable sa place dans le paradis.

—Hé! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut aller à confesse et avouer au mufti [Prêtre musulman.] que tu as bu de I'eau-de-vie.

Pour toute réponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous à travers lesquels reluit sa peau cuivrée. Nous lui jetons quelques sous qu'il ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumône; tous ou presque tous la reçoivent sans vergogne.

—Cela leur donne sur nous une incontestable supériorité, observe le Philosophe: la pauvreté n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils n'en rougissent pas.

En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrés derrière lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chérie des amantes: la liberté! et d'où ils ne sortiront que plus aigris encore et plus acharnés contre leurs maîtres: les chiens de France.

Nous sommes à la Reghaïa. En 1837, ce n'était qu'une ferme naissante qui fut vigoureusement attaquée le 9 mai de cette année-là par les Kabyles du bas pays, ayant à leur tête le frère d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj [Le pèlerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui était une provocation, motiva la première expédition en territoire kabyle. Le village borde un ruisseau ombragé de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que très-lentement.

Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un blanc jaunâtre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous serrent le coeur; et pourtant nous apercevons là-bas des plantations vigoureuses, des champs bien cultivés et en plein rapport. Le pain ne manque pas à la Reghaïa, ni même le bien-être; mais à quoi bon faire double récolte et avoir sa grange pleine, quand la fièvre vous coupe la faim?

Pourquoi a-t-on couché ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'ériger sur cette colline où l'air est salubre? Partout où les colons ont été établis sur la hauteur, ils n'ont pas payé à la camarde paludéenne cet effroyable tribut de deux générations d'hommes qu'elle préleva sur Boufarik, avant que le défrichement et l'aménagement des eaux eussent fait de ce campement empesté où «les corneilles elles-mêmes ne pouvaient vivre [Dicton arabe.]» le marché le plus florissant de la Mitidja.