CHAPITRE III
DU DJURJURA A LA MAISON D'OR.
Je me réveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais disjoints de la porte et à travers les meurtrières. Le Caporal boucle ses guêtres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Général se promène de long en large, agité, fiévreux. Est-ce qu'il combine un plan de campagne? Mais pourquoi ces sourcils contractés? pourquoi cette bouche menaçante?
—Général, avez-vous bien passé la nuit?
De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l'être, jaillissent deux éclairs:
—Vous avez tous dormi, dormi comme de lâches soldats que vous êtes! Seul, j'ai lutté, moi, contre un ennemi qui s'appelle légion. Conscrit, debout!
Le Conscrit entr'ouvre un oeil, allonge un bras.
—Déjà! il ne fait pas jour, et je m'endors à peine. Je suis rompu, et je ne pourrai jamais remonter sur mon bât. D'ailleurs, on n'est pas mal chez le caïd: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un bon somme?
Et ses yeux se referment, sa tête retombe. Le Caporal secoue le dormeur par les jambes, le Général le menace de la cruche à l'eau. Je cours ouvrir la porte toute grande, appelant à leur aide la fraîcheur du matin.
Dans la cour, les muletiers sanglent leurs bêtes; le Marseillais fume sa pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la kharouba babillent entre eux en attendant notre réveil. Le soleil levant dore au loin la crête djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie éclatent dans la nature qui se réveille, rafraîchie et embellie par le repos. Aux hou! hou! stridents a succédé le concert mélodieux des rossignols, des fauvettes et des merles; et les fantômes de la nuit n'ont laissé sur nos lèvres que le sourire de la pitié ironique. Les mulets sont sanglés, les bagages chargés: tout est prêt pour le départ. Le Général est assis sur son bât comme une majesté sur le trône.