—Va pour un timecheret! mais qu'est-ce que cela?
—Un repas de viande où chacun a sa part comme d'une ouzia.
Le timecheret offert et accepté dans un échange de politesses et sous la forme d'une pièce d'or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y sommes solennellement introduits par l'amin et les dhamen. Aïth-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulève en nous une telle révolte, que toutes les armes de la volonté ne parviennent pas à la réduire, et nos efforts n'aboutissent qu'à nous faire avaler quelques bouchées d'un kouskoussou au mouton: ces pauvres gens n'ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au felfel nous a laissé un si cuisant souvenir! La mère de l'amin qui nous sert, a la majesté d'une matrone romaine. Elle s'étonne et s'alarme de ce que nous ne touchions qu'à peine à ce plat qu'elle a préparé de ses vénérables mains. Est-ce dédain ou méfiance? le kouskoussou n'est-il pas réussi? Nous nous extasions sur ses mérites, nous poussons l'héroïsme jusqu'à y revenir encore, mais…
—Partons! dit le Général: je ferais quelque inconvenance!
Nous nous levons, et chacun répète à la bonne vieille mère: Bono kouskoussou! bono! bono! Nous lui abandonnons un grand pain et du sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le dégoût précipite et qu'il change en déroute. Nous nous élançons vers l'air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche du salut.
—Il était temps, s'écrie le Général, dix pas encore, et…
—Et moi aussi, répondirent trois voix.
—Qué? dit le Marseillais: j'ai le coeur tout renversé.
Nous remontons à mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata. Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu'à la limite du village: l'amin, les dhamen, et parmi eux l'amoureux de madame Elvire. Il ne rit plus, il ne sourit même plus, il garde ses yeux mélancoliquement attachés sur la terre: il faut se séparer. Nous échangeons avec tous de cordiales poignées de mains.
Le Général tend sa main gantée au beau Kabyle. Après une centaine de pas, M. Jules, s'étant retourné, s'écrie: