Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste, mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux. Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien. Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres, décida qu'un tel plat était tout à fait délectable.
Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms[40] courut au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc, qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant: «Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène. Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions, en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du Wild continuait ses anciens méfaits.
Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa dignité, se décida à décamper à travers champs.
—Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois que je l'y prendrai.
Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque, le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard, soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison.
Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux, sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés et, en même temps, le gifla lourdement.
Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant, s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut après un poulet.
Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct. Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive, Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir. S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau. Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le regardant en face, prononça seize fois, avec solennité:
—Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais.
Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez. Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant, il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie.