Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles, bouleversait Croc-Blanc.
Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant, l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de leur propre audace.
Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres. Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et administra une correction aux petits garçons, qui désormais n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut fort satisfait.
Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture.
—Allez! Allez sur eux! dit-il.
Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe affirmatif, avec sa tête.
—Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux compagnon, et mangez-les!
Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus, et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup, muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea.
Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc.
[40]«Valet d'écurie». (Note des Traducteurs.)