L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent; personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris à s'enivrer.

Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir, il les dévorait. L'Alhambra, de Washington Irving, suscita en lui un grand enthousiasme[1]. À d'aide de vieilles briques, il se construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et l'interrogea sur l'Alhambra. Le citadin était non moins ignare que les gens du ranch.

L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif, n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et jeter son défi à la vie[2].

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À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite, heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre par les policiers.

Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au détroit de Behring et sur la côte du Japon.

Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses premiers essais littéraires.

Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet: Un typhon sur la côte japonaise. La première nuit, entre minuit et cinq heures et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus lesquels il passait ainsi.

Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et, traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment, ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de portier le dégoûta.

Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université. Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main. Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir.