D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de la caverne.

Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait. Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.

Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante. La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace. Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.

Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était, encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.

Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et, intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil; un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était accroupi.

Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus; sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le louveteau jappait comme un petit chien apeuré.

Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein, où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.

Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un parfait explorateur.

Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait, les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda. Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des piaulements sauvages.

Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20] s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à tire-d'aile.