Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place, tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être prêt.
Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à chaque pas, au monde ambiant.
C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande (quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande, dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre, choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné, dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule; l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille. Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère, puis il commença à ramper, pour sortir du nid.
Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur. Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda, puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.
Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une peu glorieuse retraite.
Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante, la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et, instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.
Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan, les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.
Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller et voir.
Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort; elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.
Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée, et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance. Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien. L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.