Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence, d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se renforçait désormais de l'expérience acquise.

Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère, et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus, il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne et d'y retrouver sa mère.

Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide, devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.

Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que, relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.

Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent, dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la chair.

Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.

Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.

Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.

[19]Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement féroce. (Note des Traducteurs.)

[20]Moose-bird. Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (Note des Traducteurs.)