[21]Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce fait n'est pas isolé, paraît-il. (Note d'un des Traducteurs.)

[VIII]

LA LOI DE LA VIANDE

Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos, il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère. Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin, pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et élargissant le cercle de ses courses.

Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.

Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche buisson.

Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.

Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.

Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui, d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et pour cela encore, il la respectait.

Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette, l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait même pas dormir dans la caverne.