PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.
[1]On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des meilleurs prosateurs anglais.
[2]CROC-BLANC: Le Mur du monde.
[3]Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari (Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a également écrit divers autres volumes, dont Jack London dans les Mers du Sud et Une femme parmi les Chasseurs de Têtes.
[I]
LA PISTE DE LA VIANDE
De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse. Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique, comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les vains efforts de notre être. C'était le Wild, le Wild farouche, glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord[4].
Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un attelage de chiens-loups[5]. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.
Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à frire.
Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et, derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini. Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore, plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.