Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres, toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués, conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et impassible que l'abîme infini de l'espace.

Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus avant aux profondeurs de l'Océan.

Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour, lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa. On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.

L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.

Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son. C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche du second cri.

—Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.

Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait un effort pour parler.

—La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.

Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher à fuir et à se sauver dans les ténèbres.