Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc:
—Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes!
En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur la tête de l'animal et le caressa comme avant.
C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait. C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme envers l'animal devait être payée.
Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans demander son reste.
Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait, il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant. Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment. Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre, sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître, s'il le voyait partir pour la ville.
C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce qu'il sentait.
Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus. Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt, comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta, par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien rôle de chef de file.
—S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing dont vous l'avez gratifié.
Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!»