Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et ne s'en rendit compte que par la suite.

Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu. Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le regarda pensivement.

Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie, tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet.

Weedon Scott se trouvait à Circle City[39] lorsqu'il lut: «Ce damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de mourir.»

Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses pattes de devant et ne bougeait plus.

Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui.

—Où est le loup? demanda-t-il.

Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien ordinaire.

—Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue. Ça n'arrête pas.

Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance. Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se dodelinant.