J’entendis le major Higbee crier d’une voix forte :

— Faites votre devoir !

Il me sembla que tous les fusils de la milice partaient d’un coup unique. En une seconde, nos hommes s’écroulèrent. Puis, à une nouvelle décharge, ce fut le tour des femmes. Les sœurs Demdike et leur mère tombèrent toutes en même temps. Je retournai la tête pour chercher ma mère. Elle aussi était par terre.

De partout, autour de nous, des centaines d’Indiens apparaissaient, qui faisaient feu à bout portant. Je vis les deux sœurs Dunlap qui se sauvaient dans les sables, et je courus après elles, car blancs et Indiens nous tuaient pêle-mêle.

Tout en courant, j’aperçus un des conducteurs des chariots tirant sur deux des nôtres, qui étaient blessés et s’y trouvaient. Les chevaux de l’autre chariot, effrayés par la fusillade, ruaient et se cabraient, avançaient et reculaient, et leur conducteur avait grand’peine à les maintenir.

Tandis que le petit garçon que j’étais, courait après les sœurs Dunlap, tout s’assombrit autour de moi. Mes souvenirs, à ce point précis, s’arrêtent. Jesse Fancher cesse d’exister et disparaît pour toujours.

La forme qui était Jesse Fancher, le corps qui était sien, matière fugace, passa comme une apparition et ne fut plus.

Mais l’esprit impérissable qui l’animait a survécu. Et, dans sa réincarnation suivante, il a animé le corps visible (qui n’est en réalité qu’une apparition nouvelle), connu sous le nom de Darrell Standing ; lequel va être incessamment tiré de sa cellule, pendu et expédié dans le néant, où toutes ces apparitions s’éteignent.

Il y a ici, dans la prison de Folsom, un condamné à vie, nommé Matthew Davies, qui appartient à la génération des plus vieux prisonniers et qui sert d’aide lors des exécutions.

Ce vieillard a vécu dans les plaines où fut tué le jeune Jesse Fancher. J’ai pu contrôler, par lui, les événements que je viens de raconter. Au temps où il était enfant, on parlait souvent, dans sa famille, du grand massacre des Prairies-des-Montagnes. Seuls, disait-on, les enfants en bas âge, qui étaient dans les deux chariots, furent épargnés. On estima qu’ils étaient trop jeunes pour se souvenir et pouvoir parler un jour.