CHAPITRE XVI
« ET QUOI ENCORE, VANDERVOOT ? »
Je fus, une fois, Adam Strang, un Anglais. L’époque de cette vie, aussi approximativement que je puisse la situer, s’étendait à peu près entre 1550 et 1650, et je vécus cette existence jusqu’à un âge fort avancé, comme vous le verrez par mon récit. Un de mes grands regrets, depuis que Morrell m’eut enseigné la façon de réaliser ces intéressantes expériences a toujours été de n’avoir point poussé plus loin mes études historiques. Ainsi aurais-je pu identifier et exposer plus exactement nombre de faits, qui sont demeurés pour moi imprécis. Tandis que je suis contraint de marcher à tâtons et de deviner mon chemin, à travers le temps et les lieux de mes existences antérieures.
Un point très particulier de ma vie d’Adam Strang est que mes souvenirs n’en commencent guère avant trente ans. Plusieurs fois, dans la camisole, m’est apparu Adam Strang. Mais toujours il a resurgi en pleine stature, les muscles protubérants, homme dans toute la force de ses trente ans.
Le Sparwehr, sur lequel je naviguais en qualité de simple matelot, était un vaisseau hollandais, vaisseau marchand, parti pour les Indes, et qui s’était aventuré bien au delà, sur des mers inconnues, à la recherche de nouvelles richesses.
Le vieux Johannes Maartens, qui le commandait, et dont la face bestiale et la tête carrée, toute grisonnante, n’avaient rien en apparence de romanesque, rêvait de la découverte de terres inexplorées, de quelque nouvelle Golconde qui lui fournirait en abondance la soie et les épices.
La vérité m’oblige à dire que nous trouvâmes surtout la fièvre, les morts violentes et des paradis pestilentiels, dont la beauté recouvrait de vrais charniers et marchait de pair avec eux. Et encore des cannibales, qui nichaient dans les arbres et étaient d’enragés chasseurs de têtes. Nous débarquâmes dans mainte île étrange, dont les lames furieuses battaient les rivages, et où, sur les sommets des montagnes, fumaient des volcans. Là, de tout petits hommes, aux cheveux crépus et serrés, qui semblaient plutôt des singes, dont ils avaient le cri insupportable et plaintif, campaient dans les forêts et dans la jungle, derrière un rempart de pieux et d’épines, d’où ils nous envoyaient, dans l’ombre du soir, des éclats de bois empoisonnés. Quiconque d’entre nous avait été, comme d’un dard d’abeille, piqué par un de ces éclats, mourait infailliblement, avec d’horribles hurlements.
Ailleurs, d’autres hommes plus grands, et plus féroces encore, nous affrontaient sur le rivage même. Ils faisaient pleuvoir sur nous flèches et javelots, dans le grondement et le roulement de guerre de leurs petits tam-tams et de leurs grands tambours. Et partout, à terre, ils s’embusquaient sur notre passage, dans des troncs d’arbres, tandis que montaient, de collines en collines, des colonnes de fumées, qui appelaient aux armes la population tout entière.
Le subrécargue, Hendrik Bamel, était co-propriétaire de l’aventureux Sparwehr. Tout ce qui n’était pas à lui appartenait au capitaine Johannes Maartens, et réciproquement. Celui-ci parlait peu l’anglais, et Hendrik Hamel à peine davantage. Les matelots, en compagnie de qui je vivais, ne parlaient que le hollandais. Mais ayez confiance en moi pour apprendre rapidement toutes les langues, le hollandais tout d’abord, puis le coréen, comme vous l’allez voir !
Après avoir beaucoup tangué et roulé, nous arrivâmes à une île appartenant au Japon, qui n’était pas marquée sur notre carte. Les habitants ne voulurent avoir aucuns rapports avec nous. Deux fonctionnaires en robe de soie traînante, et portant l’épée, qui firent l’admiration béate de Johannes Maartens, vinrent à bord et nous invitèrent, fort poliment, à nous éloigner au plus vite. Sous l’affectation doucereuse de leurs manières et de leurs discours transperçait l’ardeur belliqueuse de leur race, et nous nous hâtâmes d’obtempérer.
Nous traversâmes sans encombre les Archipels Japonais et arrivâmes à la Mer Jaune, faisant route vers la Chine.