Le Sparwehr était un vieux, sale et abominable sabot, qui traînait à ses flancs et sous sa quille toute une chevelure marine. Sa marche en était fort alourdie et entravée. Lorsqu’on prétendait le faire changer de direction, il demeurait sur place, à ballotter, comme un navet jeté à l’eau. Un chaland de rivière était, comparé à lui, rapide, dans ses mouvements. Avec vent debout, il en avait pour un bon quart d’heure à virer, et tout l’équipage devait donner.

Or, à la suite d’un ouragan terrible qui, quarante-huit heures durant, nous avait fait rendre l’âme, le vent avait soudain sauté. Le Sparwehr avait refusé d’obéir au gouvernail et, pris de flanc, il s’en allait à la dérive.

Nous dérivions vers la terre, dans la clarté glaciale d’une aube tempétueuse, sur une mer en furie, dont les lames s’élevaient hautes comme des montagnes. On était en hiver. Tout, sauf la mer, était silencieux autour de nous et, à travers l’opacité d’une tourmente de neige, nous pouvions découvrir, par instants, une côte inhospitalière. Si l’on peut appeler côte un chapelet brisé de récifs écumeux, de rocs sinistres et innombrables, au delà desquels apparaissaient confusément des falaises abruptes, des caps avançant leur éperon dans les flots. Derrière ce rempart redoutable, une chaîne de montagnes se profilait, couverte de neige.

Nous ignorions quelle était cette terre, vers laquelle nous allions, et si d’autres que nous y avaient jamais abordé. A peine une vague ligne l’indiquait-elle sur notre carte. Et il nous était permis de craindre que ses habitants, si elle en avait, fussent aussi rébarbatifs que son aspect.

La proue du Sparwehr donna en plein contre un pan de falaise, qui s’avançait en eau profonde, et notre mât de beaupré, après s’être un instant dressé jusqu’au ciel, se brisa net. Le mât de misaine s’abattit avec un vacarme effroyable et culbuta par-dessus bord, avec ses vergues et ses haubans[15].

[15] Le mât de beaupré est celui qui se penche sur l’eau, à l’avant du navire ; le mât de misaine est celui qui vient ensuite et précède le grand mât. Les vergues sont les pièces de bois transversales qui, sur les mâts, soutiennent les voiles. Les haubans sont les cordages qui, entre eux, étayent les mâts.

Ruisselant d’eau et roulé sur le pont par les paquets de vagues, je parvins à rejoindre Johannes Maartens, sur le gaillard d’avant. D’autres hommes de l’équipage firent comme moi et, comme moi, s’amarrèrent solidement avec des cordes. On se compta. Nous étions dix-huit, tous les autres avaient péri.

Johannes Maartens, que j’ai toujours admiré, n’avait pas perdu son sang-froid. Il me toucha de la main, puis leva son doigt vers une cascade d’eau salée, qui ruisselait, d’une anfractuosité de la falaise.

Je compris ce qu’il voulait dire. Il désirait savoir si j’étais homme à escalader le grand mât, encore debout, et à sauter de là sur la minuscule plate-forme qu’à vingts pieds au-dessus de la dunette ménageait cette anfractuosité, dans le rocher à pic.

La largeur du saut à effectuer variait de seconde en seconde, selon les oscillations du mât. Tantôt elle était de six pieds, et tantôt de vingt pieds. Le mât oscillait comme un ivrogne, par l’effet du roulis et du tangage, tandis que le navire s’écrasait un peu plus, à chacun des heurts de sa coque contre la falaise.