Je me déliai et commençai à grimper. Arrivé au faîte du mât tragique, je mesurai de l’œil la largeur du saut qui était nécessaire, et me lançai. L’opération réussit et j’atterris sur l’anfractuosité de la falaise. Là, je me mis à quatre pattes, prêt à tendre la main à mes compagnons, qui m’avaient suivi en hâte dans l’escalade du mât. Il n’y avait pas de temps à perdre, car le Sparwehr pouvait, d’un instant à l’autre, sombrer en eau profonde. Tous tant que nous étions, nous étions à moitié ankylosés par le vent glacé, qui soufflait sur nous et sur nos vêtements mouillés.
Le maître queux fut, après moi, le premier à sauter. Il fut projeté dans le vide et je vis son corps qui tournait sur lui-même, comme une roue de voiture. Un paquet de mer le happa, tandis qu’il tombait, et l’écrabouilla contre la falaise. Un de nos mousses, un jeune homme de vingt ans, barbu, fut coincé par le mât contre une saillie de la falaise. Ce ne fut pas long pour lui. Il mourut du coup. Deux autres hommes culbutèrent dans le vide, comme avait fait le cuisinier. Les quatorze autres et le capitaine Maartens, qui sauta le dernier, furent sains et saufs. Une heure après, le Sparwehr s’engloutissait.
Deux jours et deux nuits, en grand péril de mort, nous demeurâmes accrochés à la falaise, sans aucune issue pour nous, car il nous était impossible de l’escalader plus haut, et nous ne pouvions non plus redescendre vers la mer, qui s’était un peu calmée.
Le troisième jour, au matin, un bateau de pêche nous découvrit sur notre perchoir.
Les hommes qui le montaient étaient entièrement vêtus de vêtements blancs, fort sales, on le conçoit. Leurs longs cheveux étaient curieusement noués sur le faîte de leur crâne. Ce nœud, je l’appris par la suite, est, chez ceux qui en sont pourvus, le signe du mariage. Il offre également, lorsqu’une dispute ne peut se régler par des mots, un point de prise excellent, permettant de flanquer à son interlocuteur un solide soufflet.
Le bateau s’en retourna vers le village auquel appartenaient ceux qui le montaient, afin d’y quérir du secours. Tout le monde accourut, avec des cordes, et presque toute la journée fut nécessaire pour nous tirer de notre fâcheuse position. Après quoi, ils nous emmenèrent avec eux.
C’étaient de bien pauvres et bien misérables gens, et leur nourriture était difficile à digérer, même par l’estomac d’un matelot. Leur riz, d’une indicible saleté, était brun comme du chocolat. Les grains, qui demeuraient munis des trois quarts de leurs cosses, étaient mélangés de bouts de paille et de bouts de bois. A tout moment, il fallait s’arrêter de manger, afin de s’introduire dans la bouche le pouce ou l’index, et se débarrasser la mâchoire des matières dures qui la blessaient. Ils se nourrissaient aussi d’une sorte de millet, assaisonné de cornichons d’une espèce particulière, d’un goût si fort qu’ils vous emportaient la bouche[16].
[16] Des piments.
Les maisons étaient construites de boue séchée, avec un toit de chaume. A travers les cloisons intérieures étaient pratiquées des ouvertures, par où transitait la fumée de la cuisine, en chauffant, sur son passage, la pièce où l’on couchait.
Nous nous reposâmes, plusieurs jours, chez ces braves gens, étendus sur les nattes qu’ils nous offrirent, et nous consolant de notre malheur avec leur tabac, qui était très doux, presque insipide. Nous le fumions dans des pipes dont le fourneau était minuscule, et s’emmanchait d’un conduit d’un yard de long.