Ils fabriquaient également une sorte de breuvage qui était sur et se buvait chaud, et présentait l’apparence du lait. Si l’on en prenait une dose un peu forte, il montait rapidement à la tête. Après en avoir lampé d’énormes potées, je fus saoul à chanter, ce qui est, pour tout matelot, dans le monde entier, le mode coutumier d’exprimer son ivresse. Encouragés par ce beau succès, mes compagnons m’imitèrent, et bientôt nous nous mîmes tous à rugir, sans nous soucier de la nouvelle tourmente de neige qui faisait rage au dehors, complètement oublieux aussi d’avoir été jetés sur une terre inconnue, abandonnée de Dieu.

Le vieux Johannes Maartens riait aux éclats, faisait, en chantant, le bruit d’une trompette, et se battait à force les cuisses, en compagnie des meilleurs de notre bande. Hendrik Hamel, d’ordinaire impassible et compassé comme tous les Hollandais, petite figure brune où luisaient deux yeux semblables à deux perles noires, se livrait, comme le pire d’entre nous, à mille folies.

Comme font immanquablement les matelots ivres, il sortait sans répit, de sa poche, tout ce qu’il avait d’argent sauvé avec lui, afin d’acheter toujours plus de breuvage laiteux. Notre conduite était honteuse. Et les femmes n’arrêtaient pas de nous apporter à boire, tandis que tout ce que la pièce pouvait contenir de public s’y entassait, pour assister à nos expansions bouffonnes.

C’est ainsi que le capitaine Johannes Maartens, son associé Hendrik Hamel, leurs treize hommes et moi-même, amenâmes tapage et braillâmes de toutes nos forces, dans le pauvre village coréen, tandis qu’au dehors le vent d’hiver faisait rage sur la Mer Jaune. L’homme blanc a fait victorieusement le tour de la planète qui le porte. Je crois, en vérité, que s’il y a été poussé par sa soif de lucre et de rapines, c’est à sa folle insouciance qu’il a dû de réussir ses entreprises.

Ce que nous avions vu jusqu’à cette heure de la terre de Cho-Sen (Ah ! ah ! que voilà un joli nom, et je ne pouvais vraiment pas mieux choisir[17] !) n’était pas pour exciter beaucoup notre enthousiasme. Si ces misérables pêcheurs étaient un échantillon véridique de ses habitants, nous n’avions pas de peine à comprendre pourquoi ce sol avait peu attiré les navigateurs étrangers.

[17] Chosen, en anglais, veut dire choisi ; d’où le calembour du narrateur.

Nous nous trompions. Le village où nous étions faisait partie d’une île, et ceux qui y commandaient avaient sans doute expédié un message sur le continent. Un beau matin, en effet, trois énormes jonques à deux mâts, dont les voiles latines étaient faites de nattes de paille de riz, jetèrent l’ancre à quelque distance de la grève.

Quand les sampans qui s’en détachèrent eurent accosté au rivage, les yeux du capitaine Johannes Maartens s’écarquillèrent démesurément, car une soie magnifique recommençait à chatoyer devant ses yeux.

Un Coréen bien découplé avait débarqué, vêtu de soie de la tête aux pieds, d’une soie multicolore, aux tons pâles, et il était entouré d’une demi-douzaine de serviteurs obséquieux, pareillement habillés de soie.

Ce noble personnage s’appelait Kwan-Yung-Jin, comme je l’appris par la suite. C’était un yang-ban, ou homme noble. Il exerçait les fonctions de magistrat ou gouverneur de la province dont dépendait l’île. Emploi fort lucratif, cela va de soi, car il pressurait fortement ses administrés.