Une centaine de soldats, au bas mot, débarquèrent à sa suite et se dirigèrent avec lui vers le village. Ces soldats étaient armés de lances dont le fer, long et plat comme celui d’une hache, tranchant comme une lame de couteau, était échancré de trois dents. Quelques-uns d’entre eux étaient munis d’un fusil à mèche, qui remontait aux époques héroïques. Il était de telle dimension qu’un homme était nécessaire pour le porter, et un autre homme pour porter le trépied sur lequel il était appuyé, lorsqu’on voulait l’utiliser. L’arme, comme j’eus à le constater, partait parfois. Parfois aussi, elle ne partait pas. La réussite dépendait d’un bon réglage de la mèche et de l’état de la poudre déposée dans le bassinet.
Ainsi avait coutume de voyager Kwan-Yung-Jin.
Les dirigeants du village tremblaient de peur devant lui, et sans doute n’avaient-ils pas tort. Je m’avançai, comme interprète, au nom de mes compagnons, et baragouinai les quelques mots de coréen que je connaissais.
Kwan-Yung-Jin prit une mine renfrognée et me fit signe de m’écarter. J’obéis sans défiance. Pourquoi l’aurais-je craint ? J’étais aussi grand que lui et, comme poids, je surpassais nettement le sien. J’étais beau, ma peau était blanche et mes cheveux étaient d’or.
Il me tourna le dos et alla vers le chef du village, tandis que les six serviteurs soyeux formaient entre lui et nous un cordon défensif. Pendant qu’il parlait à cet homme, plusieurs soldats s’avancèrent, portant sur leurs épaules des planches d’un pouce d’épaisseur, de six pieds de long environ, sur deux de large, et qui étaient curieusement fendues dans le sens de la longueur. Vers l’une de leurs extrémités était un trou rond, d’un diamètre inférieur à celui de la tête d’un homme.
Kwan-Yung-Jin donna un ordre. Deux soldats munis d’une de ces planches s’approchèrent de Tromp, qui était assis par terre, fort occupé à examiner un panaris qu’il avait à l’un de ses doigts. Le Hollandais Tromp était un balourd, lent dans ses gestes, lent dans ses pensées. Avant même qu’il eût saisi de quoi il s’agissait, la planche s’ouvrit comme une paire de ciseaux, puis se referma, solidement rivée, autour de son cou.
Comprenant soudain sa situation fâcheuse, Tromp se mit à beugler comme un taureau, et à danser avec une telle frénésie qu’il fallut s’écarter pour lui faire place, ainsi qu’à la planche qui dansait avec lui.
La situation, dès lors, se gâta. Il était clair que Kwan-Yung-Jin avait médité de nous mettre tous au carcan, et la bataille commença. Nous nous battions, les poings nus, contre un cent de soldats, bien armés, et contre les habitants du village, qui s’étaient joints à eux, tandis que Kwan-Yung-Jin se tenait à l’écart, dans ses soieries, en un fier dédain.
Ce fut alors que je gagnai mon nom de Yi-Yong-ik, le Tout-Puissant. Mes compagnons avaient déjà fait leur soumission et avaient été, depuis longtemps, mis au carcan que je luttais encore. Mes poings étaient durs comme les plus durs maillets, et j’avais, pour les diriger, des muscles et une volonté non moins solides. J’avais vite compris, à ma joie, que les Coréens ignoraient tout de l’art de la boxe, tant pour l’attaque que pour la garde. Je les abattais comme des quilles, et ils tombaient en tas, les uns sur les autres.
Je n’aurais pas respecté davantage Kwan-Yung-Jin. M’étant rué sur lui, ses serviteurs s’interposèrent et le sauvèrent. C’étaient des êtres flasques. Tapant dans la masse, je les envoyai rouler à droite et à gauche, en grand désordre, et je fis de leurs soies un surprenant gâchis. Mais soldats et villageois, revenant au combat, pour défendre leur seigneur et maître qui se trouvait derechef en péril, fondirent sur moi, tellement nombreux, que mes mouvements en étaient entravés. Ceux qui étaient derrière poussaient ceux qui étaient devant. Je ne cessais pas de taper et de joncher le sol de mes ennemis.