Finalement, ils m’étouffèrent presque sous le nombre et, comme les autres, je fus mis en planche.
On nous chargea, mes compagnons et moi, avec nos carcans, sur une des jonques qui, toutes deux, remirent à la voile.
— Bon Dieu ! interrogea Vandervoot, et quoi encore ?
Serrés comme des volailles, un jour de marché, nous étions piteusement assis sur le pont, les uns à côté des autres. Juste au moment où Vandervoot posa sa question, la jonque s’inclina fortement sous la brise et nous déboulâmes tous, pêle-mêle, avec nos planches, vers les dalots opposés, fort mal en point et nos cous tout écorchés[18].
[18] Les dalots sont les trous pratiqués dans l’encadrement du pont d’un navire, pour laisser écouler l’eau de mer.
De la dunette où il se tenait, Kwan-Yung-Jin baissa les yeux vers nous, sans paraître nous voir. Quant à Vandervoot, il ne fut plus connu parmi nous, bien des années durant, que sous le sobriquet : « Et quoi encore, Vandervoot ? » Pauvre bougre ! Il mourut gelé, une nuit, dans les rues de Keijo, sans trouver une porte qui s’ouvrît devant lui.
On nous débarqua sur le continent, où l’on nous jeta dans une prison puante, infectée de vermine.
Telle fut notre entrée sur le sol coréen et notre premier contact avec les fonctionnaires de ce pays. Mais je devais, pour tous mes compagnons, prendre une glorieuse revanche sur Kwan-Yung-Jin, le jour où, comme vous l’allez voir, Lady Om eut des bontés pour moi et où le pouvoir fut mien.
Nous demeurâmes dans cette prison de nombreux jours. Kwan-Yung-Jin avait envoyé un messager à Keijo, la capitale, afin de connaître quelle serait, à notre égard, la décision royale.
Entre temps, nous étions passés à l’état d’exhibition foraine. De l’aube au crépuscule, les barreaux de nos fenêtres étaient assiégés par les indigènes, qui jamais encore n’avaient vu de spécimens de notre race. Parmi ces badauds, il n’y avait pas que de la populace. D’élégantes ladies, portées en palanquins sur les épaules de leurs coolies, venaient considérer les diables étrangers vomis par la mer et, tandis que leurs serviteurs chassaient la foule vulgaire à coups de fouet, elles risquaient vers nous de longs regards timides. De notre côté, nous pouvions voir peu de leur visage, qui était voilé, selon la coutume du pays. Seules, les danseuses et les vieilles femmes circulaient dehors, la figure découverte.