La première journée ne s’était pas écoulée que Yunsan, le Grand Prêtre bouddhiste, me faisait appeler. Il ordonna, quand je fus devant lui, qu’on nous laissât seuls. Nous étions assis tous deux sur des nattes épaisses, dans une pièce sombre.
Juste Dieu ! Quel homme que ce Yunsan ! Quel esprit délié et pénétrant ! Il se mit, incontinent, à scruter mon âme en tous ses replis. Il était fort bien renseigné sur tous les autres pays de l’univers et savait des choses dont personne, en Corée, n’avait même la notion qu’elles existassent. Croyait-il à la fable de ma naissance ? Jamais je ne pus le pénétrer. Son visage, aussi impassible qu’un bronze, ne laissait rien deviner de ses sentiments intérieurs.
Ce que pensait Yunsan, personne autre que lui ne le savait. Mais, derrière ce prêtre pauvrement vêtu, au ventre maigre, je sentais le pouvoir effectif qui commandait à la fois dans le Palais Impérial et dans toute la Corée. Je comprenais également, au cours de notre entretien, qu’il avait dessein de se servir de moi, qu’il me considérait comme pouvant lui être utile.
Agissait-il pour son propre compte, ou pour celui de Lady Om ? C’était là une noisette à ouvrir, et que je transmis à Hendrik Hamel, pour qu’il vît ce qu’il y avait dans sa coque. Quant à moi, il m’était indifférent. Je vivais, selon ma coutume, dans l’heure présente, me souciant peu de me créer ou de prévoir, ni de prévenir, s’il y avait lieu, des ennuis futurs.
Puis, ce fut Lady Om qui, à son tour, me manda. Je suivis, pour aller vers elle, un eunuque à la face lisse et au pas félin, et traversai avec lui les longs corridors silencieux, qui conduisaient à l’appartement qu’elle occupait.
Elle était logée comme il seyait à une Princesse du Sang et possédait, pour son seul usage, un véritable Palais. Un parc l’entourait, avec des bassins fleuris de lotus, et une multitude d’arbres trois fois centenaires, si savamment rabougris par l’art des jardiniers qu’ils atteignaient à peine ma taille. Des ponts de bronze, si délicats et si finement travaillés qu’ils semblaient sortir de l’atelier d’un orfèvre, étaient jetés sur les bassins et sur les lotus. Un bosquet de hauts bambous masquait la demeure de Lady Om.
La tête me tournait. Tout simple matelot que je fusse, je n’étais pas indifférent aux belles femmes et j’éprouvais, en pénétrant dans cette superbe et mystérieuse demeure, un sentiment qui était autre qu’une banale curiosité. J’avais entendu des histoires d’amour, qui contaient que des hommes du peuple avaient été distingués par des reines, et je me demandais si l’heure de mon heureuse fortune, qui témoignerait de la vérité de ces contes, n’avait pas sonné pour moi.
Lady Om ne perdit point son temps en présentations superflues. Elle était entourée d’un essaim de ses femmes. Mais elle ne prêta pas plus d’attention à leur présence qu’un charretier à celle de son cheval. Elle me fit asseoir à côté d’elle, sur des nattes moelleuses, qui transformaient en lit la moitié du sol de la chambre, puis ordonna que l’on m’apportât du vin et des sucreries. Le tout fut servi sur de minuscules guéridons, hauts seulement d’un pied, et incrustés de perles.
Seigneur ! Seigneur ! Il me suffisait de regarder ses yeux pour être fixé sur ses sentiments envers moi. Mais, halte-là ! Lady Om n’était point une sotte. Elle avait mon âge, je l’ai dit, trente ans, et le sérieux qui convient à une personne de cet âge. Elle savait ce qu’elle voulait et ce qu’elle ne voulait pas. C’est même pour cette raison qu’elle ne s’était jamais mariée, en dépit de la pression qu’avait pu exercer sur elle une Cour asiatique.
On avait prétendu la contraindre à épouser un de ses cousins éloignés, appartenant à la grande famille des Min, et qui se nommait Chong-Mong-ju. Lui non plus n’était pas bête et ambitionnait, par ce mariage, de s’emparer de la réalité du pouvoir que détenait le Grand Prêtre.