Et je débitai, de mon mieux, une vieille histoire, que Kim m’avait contée au cours de notre chevauchée. Tout en parlant, je le regardais tendre l’oreille, avec forces grimaces, pour bien s’assurer que j’étais un bon perroquet.
L’Empereur me demanda quelques renseignements supplémentaires sur mes compagnons. Je répondis :
— Ceux-ci, comme je l’ai dit, sont mes esclaves. Tous, sauf ce vieux coquin (je désignais du doigt Johannes Maartens), qui est le fils d’un affranchi.
Je fis signe à Hendrik Hamel qu’il s’approchât.
— Cet autre, continuai-je, est né dans la maison de mon père, d’une souche d’esclaves. Il m’est particulièrement cher. Nous sommes du même âge, nés le même jour, et, ce jour-là, mon père m’en fit présent.
Lorsque, par la suite, Hendrik Hamel, curieux de savoir ce que j’avais dit, connut l’histoire, il s’irrita passablement et se répandit en reproches envers moi.
— Que veux-tu ? lui répliquai-je. J’ai dit cela comme un étourneau, pour dire quelque chose, sans mauvaise intention, crois-le bien. Mais ce qui est fait est fait ! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Nous devons continuer à jouer nos rôles, et toi en prendre ton parti.
Taiwun, le frère de l’Empereur, était un grand sot parmi les sots. Il me défia à boire. L’Empereur trouva le défi plaisant et ordonna à une douzaine de ses nobles, qui n’étaient guère plus intelligents, de se mêler à l’orgie. Les femmes furent invitées à se retirer. Je renvoyai également Hendrik Hamel, renfrogné et grondant, et tous mes compagnons, non sans avoir obtenu pour eux qu’ils quitteraient leur auberge et seraient logés dans le Palais même. Par contre, je demandai à Kim de demeurer près de moi. Après quoi, le tournoi commença.
Le lendemain, tout le Palais bourdonnait, comme une ruche d’abeilles, du bruit de mes exploits. J’avais mis Taiwun et les autres champions dans un tel état qu’ils ronflaient, ivres morts, sur leurs nattes, lorsque je me retirai et, sans aide aucune, réussis à m’en aller coucher. Et, jamais depuis, Taiwun ne mit en doute que je fusse un Coréen authentique. Seul, affirmait-il, un de ses compatriotes était capable de boire impunément autant que je l’avais fait.
Le Palais Impérial formait, à lui seul, une véritable ville et je fus logé, avec mes compagnons, dans son plus beau quartier, en une sorte de Pavillon d’Été, complètement isolé. Je pris pour moi, bien entendu, le plus magnifique appartement, Hendrik Hamel et Maartens durent, ainsi que les autres matelots, accepter en ronchonnant ce que je leur laissai.