— Tu devrais, me tapa-t-il, le faire breveter. Je me souviens avoir connu, au temps où j’étais garçon de courses, un type qui inventa un jeu bête à pleurer, qui s’appelait « les Cochons dans les Trèfles ». Ce jeu stupide eut un succès fou et son inventeur en tira des millions.

Je répliquai que mon brevet viendrait trop tard et que les Asiatiques l’avaient pris avant moi, il y a sans doute des milliers d’années.

La discussion en demeura là. Oppenheimer coucha obstinément sur ses positions. Et moi sur les miennes. Je n’ajouterai qu’un seul mot.

Il y a ici — ou plutôt il y avait ici — à Folsom, un assassin de nationalité japonaise, qui a été exécuté la semaine dernière. J’ai causé avec lui de ce fameux jeu d’échecs, que je pratiquais quand j’étais Adam Strang. Or ce jeu existe bien, et c’est également celui qui se pratique au Japon. Je ne l’ai donc point inventé, comme le prétend Oppenheimer.

CHAPITRE XX
QUAND J’ÉTAIS RAGNAR LODBROG

Tu n’as, lecteur, certainement pas oublié ce que je t’ai conté au début de ce récit, et comment, lorsqu’on me montrait, quand j’étais enfant dans la ferme paternelle du Minnesota, des photographies de la Terre Sainte, je reconnaissais les lieux qu’elles représentaient, je désignais les changements qui y étaient survenus.

Tu te souviens aussi qu’en décrivant la scène de la guérison des lépreux par Jésus, dont j’avais été témoin, j’avais déclaré au missionnaire venu chez nous que j’étais un colosse d’homme, qui regardait, avec une grande épée, à califourchon sur un cheval.

Cet incident de mon enfance n’était alors, dans mon cerveau, qu’une nuée traînante de lumière, comme s’exprime Wordsworth[20]. Le petit Darrell Standing que j’étais n’avait pas, en venant au monde, oublié complètement le passé. Mais ces souvenirs d’autres temps et d’autres lieux vacillaient dans ma conscience d’enfant, et leur faible lueur n’avait pas tardé à y disparaître. Pour moi, comme pour tous ces petits êtres, les ombres de la prison de mon nouveau corps se refermaient sur mes existences antérieures.

[20] William Wordsworth, poète anglais, 1770-1850. Il est fait ici allusion à son Ode à l’Immortalité, où il dit notamment : « Ce n’est pas dans une nudité complète — Mais dans des nuées traînantes de lumière — Qu’un jour nous verrons Dieu. »

Tout homme a, comme moi, un puissant et long passé. Mais très peu d’hommes ont eu le bonheur de connaître l’isolement des Cachots Solitaires et l’expérience prolongée, destructive et vivifiante à la fois, de la camisole de force. Là fut ma bonne fortune. Voilà ce qui me permit de revivre un grand nombre de mes existences antérieures et, parmi celles-ci, celle du cavalier colossal, contemporain du Christ.