Je m’appelais alors Ragnar Lodbrog. Énorme, je l’étais vraiment, et je dépassais d’une demi-tête les plus beaux Romains de la Légion. De toutes mes vies anciennes, celle-ci est peut-être la plus aventureuse et la plus étrange. Il y aurait à écrire sur elle des volumes. Je me contenterai d’en rapporter les événements les plus saillants.
Ragnar Lodbrog n’avait pas connu sa mère. On m’a conté ensuite que j’étais né parmi la tempête, dans les mers du nord de l’Europe, sur un navire à la proue saillante, acérée comme un bec d’oiseau. Né d’une femme faite captive à la suite d’un combat naval, d’une descente victorieuse sur une côte étrangère et du pillage d’une de ses villes fortes.
De cette mère je n’ai jamais su le nom. Le vieux Lingaard m’a dit seulement qu’elle était morte, au plus fort de la tempête, après avoir accouché de moi, et qu’elle était d’origine danoise. De tout ce que Lingaard m’a conté et que mon jeune âge avait en partie oublié, je me souviens seulement qu’il m’a parlé d’un combat naval, d’une bataille à terre, de la mise à sac d’une ville prise et incendiée, puis d’une fuite hâtive sur les navires, au sein d’une mer glaciale et démontée, tandis que l’ennemi, revenu en plus grand nombre, faisait, du haut des falaises, pleuvoir sur les vaisseaux une avalanche de rochers. Beaucoup des assaillants périrent au cours de l’embarquement. Les autres s’élançaient, les pieds cramponnés à leur navire, sur le glauque chemin de la mort.
Le vieux Lingaard, trop âgé pour la manœuvre du vaisseau et pour ramer, remplissait à bord divers offices, dont celui de chirurgien et, accessoirement, de sage-femme. C’est lui qui accoucha les captives enceintes, entassées sur les ponts, sous l’ouragan. Ce fut donc lui qui me mit au monde, dans les écumes salées des flots déchaînés, qui s’abattaient sur ma mère et sur lui, et sur moi-même.
J’ai la pleine conscience de mon être, dès l’instant où s’ouvrirent mes yeux.
J’étais vieux à peine de quelques heures lorsque Tostig Lodbrog porta, pour la première fois, les yeux sur moi. Tostig Lodbrog était le chef du navire élancé, sur lequel nous voguions, et des sept autres navires qui suivaient le sien, et qui avaient pris part à la hardie et sauvage expédition.
Tostig Lodbrog était surnommé « Muspell », qui veut dire le « Feu Brûlant ». Car la flamme de la colère ne cessait de brûler en lui. Il était brave et cruel, et dans sa large poitrine il n’y avait pas trace de miséricorde, ni de pitié. Avant même que la sueur de la bataille d’Hasfarth se fût séchée sur son corps, Tostig Lodbrog, appuyé sur sa hache, dévorait le cœur de Ngrun, qu’il venait d’arracher de la poitrine ouverte du vaincu. Dans un accès de colère folle, il vendit un jour, comme esclave, son fils Garulf. Je me souviens l’avoir vu à Brunanbuhr, sous les poutres enfumées du rude palais où il festoyait, réclamer le crâne de Guthlaf, pour s’en servir comme d’une coupe[21]. Jamais il ne buvait de vin parfumé que dans le crâne de Guthlaf.
[21] Brunanbuhr est le nom d’un endroit incertain, situé dans le nord de l’Angleterre, où se livra jadis une grande bataille contre les pirates scandinaves.
Or ce fut à lui que, sur le pont oscillant, le vieux Lingaard m’apporta. J’étais enveloppé, nu, dans une peau de loup, tout imprégnée de sel marin. Venu avant terme, j’étais, par suite, fort menu.
— Ho ! Ho ! Un nain ! s’écria Tostig, en ôtant de ses lèvres, pour me regarder, un grand pot d’hydromel, à demi bu.