Il réussit enfin à m’empoigner, et me lança à l’autre bout de la table, parmi les cruches et les coupes, en hurlant :
— Sortez-le d’ici ! Qu’on le donne à manger aux chiens !
Mais Agard intervint et, frappant sur l’épaule de Lodbrog, me demanda à lui comme cadeau d’amitié.
Lorsque la mer fut dégelée et que les navires purent sortir des fjords, je partis donc sur la nef d’Agard, qui m’institua son échanson et son porte-épée, et qui me nomma Ragnar Lodbrog.
Nous fîmes voiles vers le sud et arrivâmes au pays d’Agard, qui était voisin de celui des Frisons. C’était une terre triste et plate, marécageuse et brumeuse.
Je vécus, trois ans, avec mon nouveau maître, toujours derrière lui, soit qu’il chassât le loup dans les marécages, soit qu’il bût dans la Grande Salle de son palais, où Elgiva, sa jeune épouse, venait souvent s’asseoir, entourée de ses femmes.
Je l’accompagnai dans une de ses expéditions, plus encore vers le sud, et nous longeâmes, avec nos navires, ce que l’on appellerait aujourd’hui les côtes de France. C’est alors que j’appris que plus on descendait vers le sud, plus on trouvait les saisons tièdes, et douces les femmes comme le climat.
Nous abordâmes et livrâmes bataille. Agard fut blessé à mort. Nous le ramenâmes dans son pays, où il acheva d’expirer.
Un grand bûcher fut élevé, pour le brûler, près duquel se tint Elgiva, dans un corselet tissu d’or, et chantant. Elle monta ensuite sur le bûcher, où elle brûla, et avec elle tous les serviteurs du maître, tous ses esclaves mâles et neuf femmes esclaves, parées de colliers d’or. Puis encore huit captifs de naissance noble, qui avaient été faits dans une incursion au pays des Angles[22]. Deux faucons y furent aussi jetés, et les deux jeunes fauconniers avec leurs oiseaux.
[22] Peuple saxon, établi au nord de la Germanie et au sud de la Chersonèse Cimbrique (Jutland actuel). Ils passèrent ensuite dans l’île de Bretagne, nommée depuis Angleterre.