Mais moi, l’échanson Ragnar Lodbrog, je ne brûlai pas. J’avais onze ans, j’étais hardi et n’avais jamais revêtu de vêtements tissés, mais seulement des peaux de bêtes.

Comme les flammes du bûcher s’élançaient vers le ciel, tandis qu’avant de s’y précipiter Elgiva achevait son chant funèbre, et que femmes et hommes esclaves hurlaient désespérément leurs refus de mourir, je brisai mes liens. Puis, bondissant, je gagnai rapidement les marécages, ayant encore au cou le collier d’or de ma servitude, et luttant de vitesse avec la meute des chiens lancés à mes trousses.

Dans les marécages, je trouvai d’autres hommes qui y vivaient à l’état sauvage, mais libres, des esclaves échappés et un tas de hors-la-loi, qu’on traquait de temps à autre, en guise de divertissement, comme on chassait les loups.

Je vécus là, durant trois nouvelles années, sans toit, ni feu, et m’endurcissant aux privations et au froid. Puis au cours d’une course que je tentai pour enlever une femme aux Frisons, je me laissai capturer, après une poursuite de deux jours[23].

[23] Les Frisons étaient un peuple de la Germanie qui, primitivement, habitait, semble-t-il, l’Ile des Bataves (une des îles de l’embouchure du Rhin), puis occupa tout le littoral de la Mer Germanique, entre les embouchures du Rhin et de l’Ems. La Hollande actuelle occupe la majeure partie de leur territoire.

Je fus dépouillé de mon collier d’or et troqué, contre deux chiens-loups, au Saxon Edwy, qui me mit un collier de fer, puis, plus tard, me donna en cadeau, avec cinquante esclaves, à Athel, un chef du pays des Angles.

J’y fus esclave combattant jusqu’au moment où, perdu au cours d’une incursion malheureuse effectuée dans la direction de l’est, je fus capturé et vendu aux Huns. Je devins, chez eux, gardien de pourceaux, m’échappai vers les grandes forêts du sud de la Germanie et fus recueilli, comme affranchi, par les Teutons, dont les tribus, sous la pression des Huns, étaient venues, comme moi, chercher là un asile.

Et, un jour, à travers ces forêts, remontant de plus loin encore vers le sud, apparurent les Romains, dont les légions nous refoulèrent vers les Huns. Les peuples se heurtaient et s’écrasaient mutuellement, faute de place, sur le sol de l’Europe. Au cours d’une mêlée, je fus fait prisonnier et emmené à Rome.

Il serait trop long de vous détailler comment, après avoir été utilisé d’abord à des corvées de nettoyages à bord d’une galère, je devins un homme libre, un citoyen et un soldat romain, et de quelle façon, comme j’atteignais mes trente ans, je fis le voyage d’Alexandrie, puis de Jérusalem. Si je vous ai conté, et ma naissance, et comment je fus baptisé dans le pot d’hydromel de Tostig Lodbrog, c’est afin que vous sachiez exactement quel était l’homme, qui, monté sur un cheval, passait sous la Porte de Jaffa et faisait se détourner, vers sa haute stature, toutes les têtes.

CHAPITRE XXI
SUR LE VOLCAN JUIF DE JÉRUSALEM