La conversation se prolongea entre nous, en présence des deux femmes, fort avant dans la nuit. Pilate m’entretint de la situation politique du pays. Il paraissait inquiet, et désireux d’avoir un confident de ses soucis, de demander même un conseil. Pilate était le type même du Romain, inébranlable et calme, capable de maintenir, d’une main de fer, l’autorité de Rome. Mais, lorsqu’on le poussait à bout, son calme coutumier faisait rapidement place à la colère.
Or, il était visible, cette nuit-là, qu’il était fortement préoccupé. L’attitude des Juifs lui donnait sur les nerfs. Ces gens étaient spasmodiques et éruptifs au dernier point. Et très subtils, en outre. Les Romains traitaient les choses carrément, en allant droit au but. Les Juifs, au contraire, pliaient l’échine et, s’ils attaquaient, c’était par derrière, en marchant de biais pour s’approcher. D’où l’irritation, contre eux, de Pilate.
Sans cesse ils intriguaient pour diminuer son autorité et, par suite, celle de Rome, et n’avaient qu’un but, lui faire jouer, à propos de leurs dissensions religieuses, un rôle de dupe.
Rome, je ne l’ignorais pas, ne se mêlait point des querelles religieuses des peuples conquis par elle. Mais les Juifs, par mille voies tortueuses, parvenaient à donner un tour politique à des événements complètement étrangers à la politique.
Pilate s’échauffa peu à peu, en exposant la situation présente, les soulèvements perpétuels et les émeutes fanatiques, qui se produisaient à l’instigation de diverses sectes judaïques.
— Lodbrog, me dit-il, qui pourrait affirmer que ces troubles voulus, qui n’ont encore l’apparence que d’une nuée légère dans le ciel bleu, ne grossiront pas un jour en un formidable orage, plein de coups de tonnerre, de clameurs assourdissantes et de cliquetis d’armes ? Rome m’a envoyé ici pour maintenir l’ordre. Et, en dépit de mes efforts, la Judée n’est qu’un nid de guêpes, sans cesse en rumeur. Je préférerais mille fois gouverner des Scythes, ou les lointains et sauvages Bretons, que ces gens énigmatiques, qui sont toujours à se chamailler avec Dieu. A cette heure où je parle, un homme m’inquiète surtout, un pêcheur de poissons qui s’est fait pêcheur d’âmes, et qui va partout, en prêchant et en accomplissant de prétendus miracles. Qui me dit que, demain, il n’entraînera pas tout ce peuple à sa suite, et ne fera pas éclater sur moi le mécontentement et la disgrâce de Rome ?
C’était la première fois où j’entendais parler du nommé Jésus et cette conversation me revint par la suite, quand, effectivement, le petit nuage qui montait au ciel se fut transformé en une tempête déchaînée.
— D’après les rapports qui me sont parvenus à son sujet, poursuivit Pilate, ce Jésus ne s’adonne pas à la politique. Aucun doute sur ce point. Mais je redoute que Caïphe, et Hanan derrière lui, ne transforment cet homme en une épine aiguë, destinée à piquer Rome et à ruiner mon crédit.
— Caïphe, intervins-je, est Grand Prêtre, à ce qu’on m’a dit. Mais qui est ce Hanan ?
— Le vrai Grand Prêtre, répondit Pilate, un rusé renard, dont Caïphe n’est que l’ombre et le porte-parole[24].