J’en tuai un, deux, trois, quatre, cinq, et je continuai à frapper et à tuer, en proie à une vraie démence.
Cet acharnement au meurtre n’avait ni rime ni raison. Deux heures durant, je m’épuisai à ce massacre, jusqu’à ce que je tombasse de fatigue. Les phoques me laissaient faire, comme hébétés. Puis soudain, comme à un signal donné, tous les survivants regagnèrent l’eau et s’y précipitèrent, pour y disparaître en un clin d’œil.
Le nombre de phoques que j’avais assommés dépassait deux cents. Lorsque je repris mes esprits, je fus scandalisé et effrayé, tout en même temps, de la folie de meurtre qui m’avait possédé. J’avais sottement gaspillé ce que Dieu m’avait offert. Et, pour utiliser du moins le fruit de mes exploits, je me mis au travail sans tarder.
Non sans m’être agenouillé, une fois de plus, et sans avoir renouvelé mes remerciements à l’Être Suprême dont la miséricorde ne se lassait point, je dépouillai les phoques. Puis, de mon couteau, je découpai leur viande en longues bandes, que je mis à sécher sur la surface des rochers, au soleil heureusement reparu. Je découvris aussi, dans des fissures des rocs, de petits dépôts de sel, formés par la mer. Je recueillis ce sel et en frottai la viande, pour la conserver.
Cette besogne me demanda quatre jours entiers et, lorsque j’eus terminé, je songeai, avec une légitime fierté, que Dieu devait être satisfait de moi. Pas une bribe de la viande qu’il m’avait donnée ne serait perdue. Ce labeur me fit, en outre, le plus grand bien. Il ramena dans mon corps une saine circulation et j’eus le plaisir de pouvoir bientôt, sans inconvénient, manger à ma faim. Jamais, durant les huit années que je passai sur cet îlot, le temps ne fut aussi régulièrement clair et ensoleillé que je le trouvai, après ce massacre, pour faire sécher mes bandes de viande. Et je ne manquai pas d’y voir là une preuve renouvelée de la Providence de Dieu.
Plusieurs années devaient s’écouler, en effet, avant que ces animaux, effarés, ne revinssent visiter mon île. Mais je me gardai bien de dormir sur mes lauriers. Je me bâtis une hutte de pierres et, attenant à la hutte, un magasin pour recevoir ma viande salée. Je recouvris ma hutte avec la plus grande partie des peaux des phoques et en rendis ainsi la toiture imperméable. Chaque fois que la pluie battait mon toit, je songeais avec admiration que toutes ces peaux qui, si humblement, servaient de protection à un pauvre homme, abandonné sur une île déserte, eussent représenté, au marché aux fourrures de Londres, la rançon d’un roi.
Une de mes premières préoccupations fut de m’ingénier à trouver un moyen quelconque qui me permît le calcul du temps. Sans quoi je perdrais bientôt la notion, non seulement des mois et des années, mais même des jours de la semaine et, ce qui était le plus fâcheux de tout, de celui qui était consacré au Seigneur.
Je m’efforçai donc de rappeler à mon esprit, avec le plus de précision possible, le nombre de jours qui s’étaient écoulés depuis le naufrage de la chaloupe, où le capitaine tenait, à sa façon, registre du temps. Quand je m’y fus bien retrouvé, j’établis, à l’aide de sept pieux placés près de ma hutte, mon calendrier hebdomadaire. Puis je fis, sur mon aviron, dorénavant, une encoche pour chaque semaine écoulée, et une autre pour les mois, en ayant bien soin d’ajouter à mon décompte des quatre semaines les jours supplémentaires.
Par ce procédé, je fus en mesure d’observer et sanctifier dignement le saint jour du Sabbat. Je composai et gravai sur mon aviron un petit Cantique approprié à ma situation, et que je ne manquais pas de chanter chaque dimanche. Dieu ne m’avait pas oublié. Par un juste retour de bons procédés, je ne l’oubliai jamais, ni le dimanche, ni aux fêtes établies.
On ne saurait croire quelle somme de travail est nécessaire à l’homme demeuré seul, pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires de l’existence. En vérité, je n’eus guère de loisirs au cours de cette première année. La construction de la hutte, qui n’était au total qu’une sorte de caverne, me demanda six semaines de labeur. Pendant des mois et des mois, je dus surveiller mes conserves et renouveler les couches de sel. Puis aussi, gratter et assouplir, au prix de peines infinies, un certain nombre de peaux de phoques, afin de pouvoir, le cas échéant, m’en fabriquer des vêtements.