La question de l’eau douce me donna également, bien des tracas. Les trous des rochers, où je la conservais, manquaient de profondeur. J’entrepris, en usant par frottement une pierre plus tendre avec une pierre plus dure, de me confectionner une jarre pouvant contenir, à vue de nez, un gallon et demi[26]. Ce fut l’œuvre ardue de cinq semaines. Plus tard, par le même procédé, je fabriquai une autre jarre, plus grande, de quatre gallons. J’y trimai durant neuf semaines. J’en fis aussi, à temps perdu, plusieurs plus petites. Une très grande, que j’avais entreprise, et qui devait contenir huit gallons, se fêla après sept semaines de travail.
[26] Environ cinq litres.
Au bout de quatre ans écoulés, et comme je m’étais fait à l’idée de passer sur mon île le reste de ma vie, je réussis mon chef-d’œuvre. Ce fut une jarre étroite et longue, très profonde, d’une capacité de trente gallons. J’y engloutis huit mois de labeur et de patience. Mais, quand j’eus heureusement terminé ce superbe récipient, qui était vraiment fort élégant, j’en oubliai mon humilité coutumière et fus pris d’un blâmable excès d’orgueil, que je me hâtai de réfréner, pour ne pas déplaire à Dieu.
Ce ne fut, par contre, qu’un jeu pour moi, de fabriquer un petit vase, d’un quart de gallon, qui me servait à recueillir l’eau dans les trous de rochers et à la transporter jusqu’à mes jarres, où je la gardais en réserve. J’ajouterai, afin de renseigner exactement mon lecteur, que ce petit vase pesait dans les vingt-cinq à trente livres. Et jugez par là de la fatigue que représentaient pour moi son maniement, et les allées et venues nécessaires.
Ainsi je rendais ma solitude aussi confortable que possible. Afin de protéger ma hutte contre les grands vents qui, aux équinoxes, redoublaient de fureur (et, dans ces moments, la pauvre hutte ne pesait pas plus qu’un pétrel dans la mâchoire de l’ouragan), je construisis autour d’elle un mur de pierre, de trente pieds de long, de douze pieds de haut. Je ne jugeai pas, quand j’eus terminé, avoir perdu ma peine. Mon mur brisait à merveille la violence du vent et je demeurais calme, dans ma hutte, par-dessus laquelle passaient, ruisselants, les embruns.
Les phoques avaient, un beau jour, reparu. Ils abordaient toujours du même côté de l’île, mais se défiaient maintenant. Je construisis deux autres murs, qui encadraient la passe de rochers par laquelle ils parvenaient sur la terre ferme. De cette façon, je leur coupais facilement la retraite et les assommais sans qu’ils pussent fuir à droite ni à gauche. Si bien que j’avais toujours en réserve, devant moi, pour six mois de vivres séchés et salés.
Bien que privé du droit de goûter la société d’aucune créature humaine, ni même celle d’un chien ou d’un chat, j’acceptais mon sort avec beaucoup plus de résignation que ne font des milliers d’hommes. Tout d’abord, ma conscience était pure, ce qui est beaucoup. Et souvent je songeais combien de criminels, traînant dans une cellule de détention le poids d’une infamie, dont le remords, sans aucun doute, les brûlait sans cesse comme un fer rouge, étaient mille fois plus malheureux que moi. Je ne doutais pas, d’ailleurs, que la Providence, qui avait déjà tant fait en ma faveur, n’envoyât, un jour, quelqu’un pour ma délivrance.
Tout sevré que j’étais du commerce de mes frères et des commodités coutumières de la vie, je devais bien admettre, à la réflexion, que ma situation comportait de notables avantages. Mon île était petite, mais j’en étais le maître incontesté. Il était bien peu probable que personne, sauf les bêtes de l’océan, m’en contestât jamais la tranquille jouissance.
D’autre part, l’île étant inaccessible, mon repos n’était troublé, la nuit, par aucune crainte, et je n’avais rien à redouter d’une invasion de cannibales ou de bêtes féroces.
Mais l’homme est une créature étrange, que quelque désir nouveau tourmente sans cesse. Moi qui, si longtemps, n’avais demandé à la bonté de Dieu qu’un peu de viande putréfiée pour me rassasier et, pour me désaltérer, une goutte d’eau saumâtre, je ne fus pas plus tôt en possession d’une réserve d’excellente viande salée et d’une provision assurée d’eau douce, que je commençai à ronchonner. Je voulais du feu, et sentir dans ma bouche la saveur de la viande cuite. De là à souhaiter quelques-unes des excellentes friandises dont je me régalais à la table familiale, il n’y avait qu’un pas. Il fut vite franchi, et je voyais flotter dans mes rêveries une foule de mets délicieux, auxquels je me promettais de faire largement honneur, si jamais Dieu me tirait de mon île.