C’était alors, j’en suis persuadé, le vieil Adam qui reparaissait en moi, ce père lointain qui se révolta, le premier, contre les Commandements du Seigneur. Une perpétuelle révolte est dans l’homme. Elle tourmente, d’inutiles désirs et d’efforts vains, son esprit inquiet, son cœur opiniâtre et mauvais. Croiriez-vous que j’en étais, par moments, à me désespérer de n’avoir plus mon tabac ? Cette pensée revenait me torturer jusque dans mon sommeil, et je voyais, jusqu’au matin, danser devant mes yeux clos des ballots entiers de tabac, des magasins de tabac, des cargaisons de tabac, des plantations entières de tabac !

Mais je refrénais rapidement ces pensées mauvaises et ne tardais pas à reprendre la maîtrise de moi. D’un cœur humble, j’offrais à Dieu toutes les souffrances de ma chair, tous ses désirs inassouvis.

Au cours de la troisième année, j’entamai la construction d’une tour ou, si vous préférez, d’une pyramide à quatre faces, qui allait en s’élargissant vers la base, en s’effilant vers le sommet. Ce fut un rude travail d’empiler, à moi tout seul, tous ces blocs, sans l’aide d’aucune corde ou poulie, d’aucun échafaudage. La forme inclinée de mon édifice me permit seule de surmonter cette difficulté. J’atteignis quarante pieds, à la pointe extrême de ma pyramide, et, si l’on considère que l’île, à son point culminant, comptait la même hauteur au-dessus des flots, on reconnaîtra comme moi que je me trouvais ainsi en avoir doublé l’altitude.

Quand je fus arrivé à cet étonnant résultat, j’eus un scrupule, je l’avoue. Le bon chrétien qui était en moi se demanda, avec inquiétude, si, en modifiant ainsi la structure apparente de cet îlot sur lequel Dieu m’avait recueilli, je n’avais pas offensé Dieu. Il avait fait cette terre toute plate, sur l’océan. Et maintenant elle se projetait vers le ciel et vers les nuages. Je méditai longtemps sur ce problème troublant, et finis par me convaincre que, par le travail de mon dos qui avait porté les pierres, de mes mains qui les avaient ajustées, je n’avais fait, au contraire, que parfaire, avec son approbation, le plan primitif du Seigneur Tout-Puissant.

La sixième année, je surélevai ma pyramide. Au bout de huit mois de travail, elle était de cinquante pieds au-dessus de l’île. Évidemment, ce n’était pas encore la Tour de Babel. Mais elle répondait aux deux buts que je m’étais assignés. En premier lieu, me fournir un poste d’observation, me permettant de scruter bien loin l’océan, afin d’y découvrir un navire qui passerait au large. Ensuite, augmenter, pour ce même navire, la possibilité de remarquer mon île, qu’apercevrait peut-être le regard errant de quelque matelot.

J’avais continué, en outre, à entretenir par ce travail ma bonne santé, physique et morale, et à déjouer les pièges de Satan. Pendant mon sommeil seul, il persistait à me tourmenter, par de vaines visions de succulentes nourritures et de cette herbe pernicieuse appelée tabac.

Le 18 juin de la sixième année, je perçus au loin un navire. Mais la distance à laquelle il voguait, sous le vent, était trop grande pour qu’il pût me discerner. Loin d’en éprouver du désappointement, cette apparition fugitive me fut un réconfort. Je ne pouvais plus douter, comme il m’était arrivé de le faire, que les navires des hommes ne labourassent parfois ces parages.

Je continuai donc à attendre patiemment les événements. Lassé sans doute de voir qu’il n’avait sur moi aucune sérieuse emprise, Satan abandonna la partie et cessa, presque complètement, de me tarabuster par des désirs alléchants, mais superflus.

J’occupais mes loisirs à graver sur mon aviron le récit des événements les plus notoires qui m’étaient advenus, depuis mon départ des paisibles rivages de l’Amérique. Afin de ménager la place dont je disposais sur le bois, je m’appliquais à une écriture la plus menue possible. Ma peine était telle à ce travail que parfois cinq à six lettres représentaient la besogne de toute une journée. Peut-être, si je ne revoyais jamais les miens, cet aviron leur parviendrait-il un jour et les mettrait-il, au moins, au courant de ma déplorable destinée.

Aussi, lorsqu’il fut couvert de mon écriture, me devint-il, on le conçoit, plus précieux encore que par le passé. Ne voulant plus l’utiliser à assommer les phoques, je me fabriquai, pour le remplacer, une massue de pierre, qui me rendit les meilleurs services. Afin de préserver mon aviron des intempéries, je lui confectionnai une gaîne de peau de phoque. Je ne l’en sortais que pour le hisser, par beau temps, au sommet de ma pyramide, après l’avoir muni, en guise de pavillon, d’une banderolle, toujours en peau de phoques.